Article original rédigé par Edith Herrera sur le site Des Informemonos
Dans une communauté isolée, sur le territoire du peuple de la pluie, au milieu de forêts de pins ocoteros, se trouve la maison de la famille de Lucy. C’est une maison modeste mais accueillante, entourée de fleurs et d’arbres fruitiers. Au centre se trouvent le foyer et quelques chaises qu’on nous propose pour nous asseoir. La question d’usage en début de visite chez les Ñuu Savi est généralement « An va’á iyonto ? », ce qui signifie en espagnol « Tout va bien ? ». Mais ce jour-là, cette question m’a semblé sonner comme une moquerie. Car poser cette question à une famille dont la fille a disparu, et qui vit entre l’angoisse et la douleur, est quelque chose qui semble plus qu’étrange. On a l’impression que c’est une moquerie de la part des institutions apathiques et de ceux qui ont commis cette barbarie.
La grand-mère de Lucy nous répond : « Sa maman, non, elle ne va pas bien. Elle a mal à la tête. Et il y a des jours où elle perd l’appétit, où la tristesse qu’elle porte en elle est si grande qu’elle prie Dieu de tout son cœur pour retrouver sa fille, pour qu’elle soit en vie, qu’elle aille bien, et qu’un jour, elle revienne à la maison, dans la montagne où elle doit se rendre à la Terre Mère. Car c’est là qu’elle est née. »
Au milieu de ces échanges, le père de Lucy, Albino*, nous dit :
« Je ne comprends pas ce qui se passe. Ça va bientôt faire 4 ans, c’est déjà trop long, nous aimerions savoir où elle est, ce qui lui est arrivé, ça fait déjà trop longtemps pour nous. Ça va bientôt faire 4 ans et il n’y a rien. Nous sommes fatigués… »
Selon les mots d’Albino :
« Je ne sais pas vraiment ce qu’ils font. Je ne vois aucun progrès. Ils doivent être de mèche avec la mafia. Chaque fois que je retourne à Chilpancingo, la capitale, pour me renseigner au parquet sur l’avancement de l’affaire concernant ma fille Lucy, on me répond qu’ils vont chercher le dossier, que la personne en charge a changé. Ainsi, les rares fois où j’ai pu m’y rendre, j’ai vu plusieurs personnes. Ils changent juste de visage. Ils ne font rien pour la retrouver… »
La famille nous confie, dans la maison où ils vivaient autrefois avec Lucy, qu’ils se sentent seuls. La douleur est immense. Parfois, ils rêvent de Lucy. « Elle est quelque part, nous ne savons pas où. Nous devons la retrouver, mais ici, il est difficile de partir. Chaque fois que nous voyageons, nous devons rassembler de l’argent pour payer le billet, la nourriture, et même l’hébergement. On ne peut plus dormir dans la rue, car à Chilpancingo, c’est très dangereux à cause de la mafia. »
Lors de la conférence de presse du 7 avril, la présidente a répondu avec indignation devant la presse et a remis en cause, sur un ton de reproche, le rapport du Comité d’experts des Nations Unies sur les disparitions forcées. À plus de 20 reprises, elle a lancé aux personnes présentes : « Pourquoi ? ».
Elle a notamment déclaré, en référence au rapport :
« Pourquoi ne reconnaît-on pas tout ce que le gouvernement mexicain a accompli et son engagement ferme à continuer d’avancer sur cette question ? Pourquoi, pourquoi ne veut-on pas le faire ? Pourquoi n’y a-t-il pas de reconnaissance ? Pourquoi les observations n’ont-elles pas été prises en compte ? Pourquoi veut-on porter cette affaire devant l’Assemblée générale des Nations unies ? » Et elle ajoute peu après : « Non, l’État n’est pas dépassé. L’État mexicain existe et n’est pas dépassé. »
Mais si nous écoutons l’autre côté de la médaille, la voix et le quotidien des familles des disparues et des disparus, nous trouvons la raison, le pourquoi. Ce sont des témoignages, des histoires lamentables, déchirantes, qui recèlent beaucoup de douleur… Comme c’est le cas pour la famille de Lucila, où se mêlent des schémas de disparition qui n’existaient pas autrefois dans la montagne. Mais qui sont désormais devenus quotidiens.
Azucena, la mère de Lucy, entre deux sanglots, se lamente et dit qu’elle ne comprend pas ce qui s’est passé, qu’elle ne s’explique pas l’ampleur de la tragédie. Azucena raconte, aux côtés de son mari :
« Chaque fois que nous venions lui rendre visite à Tlapa, je lui disais : « Ma fille, donne-toi à fond, car tu seras la seule à pouvoir faire des études, tes frères et sœurs te soutiendront quand ils enverront de l’argent des États-Unis. » Elle me répondait simplement : « Oui, maman. » C’est pour ça qu’elle vivait à Tlapa, pour l’école. C’est pour ça que cela nous rend si tristes, car elle était sur le point de faire des études et d’avoir une carrière » – conclut-elle.
Je me demande si la présidente a écouté attentivement les sentiments, les souffrances et les tragédies des familles… Car pour les buscadoras, les collectifs et les organisations qui les accompagnent, il va sans dire que c’est leur lot quotidien. Peut-être que si c’était le cas, elle ne se poserait pas autant de questions ?
Il est regrettable d’enfermer la discussion dans un document qui ne tient pas compte de la réalité vécue par les familles et les victimes. La discussion et le débat doivent écouter chacune des histoires, des centaines, des milliers, qui font vivre ce pays appelé le Mexique. Les disparitions forcées ont lieu, nous n’avons pas besoin que l’État s’indigne ; au contraire, c’est nous, les personnes, le peuple, les familles, qui vivons et subissons quotidiennement cette violence criminelle, raciste, ethnocidaire, génocidaire, qui nous fait disparaître une à une.
Il ne s’agit pas de savoir si ce problème trouve son origine dans d’autres administrations. Le fait est que chaque jour, des personnes continuent de disparaître au Mexique. Et que cela engendre une douleur immense au sein de notre société. Ce problème est clairement lié au crime organisé. Mais des fonctionnaires continuent d’y participer, souvent de manière active, en faisant partie intégrante des réseaux criminels.
La réalité est que, même sous ce gouvernement de « gauche progressiste », il persiste une collusion entre des acteurs criminels et des acteurs politiques responsables de différentes structures municipales, étatiques et fédérales.
Mais il y a aussi une part de responsabilité, car bien qu’elles aient connaissance de la situation, les autres institutions et autorités ne reconnaissent pas cette crise humanitaire que traverse le pays ; elles occultent les revendications des mères en quête de leurs proches, l’histoire des victimes, et les laissent sans défense en refusant de reconnaître que l’État doit lutter pour mettre fin aux disparitions. Et que ces discours émanent de la plus haute responsable de la République, en la personne de la présidente de ce pays, c’est tragique et regrettable.
Face à cette crise, il s’agit d’affronter ce problème auquel nous sommes confrontés. On dit que nous sommes un pays qui vit en temps de paix. Mais je me demande constamment : de quel genre de paix s’agit-il ? Une paix qui tolère ainsi la disparition de ses citoyens ? Alors, comme de nombreuses organisations l’ont souligné, ce n’est rien d’autre qu’une « paix simulée », et c’est très grave.
Lors de nos visites chez Lucy, au village, nous écoutons avec notre cœur et notre corps, nous prêtons attention à la conversation franche et douloureuse que tient la famille. Car raconter encore et encore ce qui est arrivé à Lucy et faire le point sur l’avancement de son dossier, cela ravive bien sûr des blessures encore profondes chez mon cousin Albino et sa femme Azucena. Il y a quatre ans, leur fille a disparu et, à ce jour, il n’y a toujours pas d’avancées. Ils vivent entre la rage, l’indignation et la tristesse. Et eux aussi se demandent : pourquoi ? Pourquoi l’ont-ils emmenée ? Où est-elle ? Est-elle encore en vie ? Que lui est-il arrivé ? Pourquoi ? Pourquoi, pourquoi cela a-t-il dû lui arriver ?
Peut-être, avec encore plus de raison que la présidente, répètent-ils cette question sans réponse : Pourquoi ? Pourquoi nous ? Pourquoi notre fille ? Pourquoi elle ? Pourquoi n’apparaît-elle pas ? Pourquoi cela fait-il si mal ? Pourquoi ne nous écoute-t-on pas ? Pourquoi ne nous prend-on pas en considération ? Pourquoi nos corps, en tant qu’autochtones, n’ont-ils aucune importance ?
Nous continuons à ne pas être entendues dans ce pays, un pays où la présidente s’indigne lorsque le Comité des Nations Unies sur les disparitions forcées émet des recommandations urgentes. Ce comité fait des déclarations fondées et étayées par la réalité sur le terrain : le Mexique traverse une crise humanitaire, et la disparition forcée est un crime contre l’humanité. Et nous nous demandons : pourquoi ne s’indigne-t-elle pas avec nous ? Pourquoi ne s’indigne-t-elle pas que, quatre ans après sa disparition, le parquet de Chilpancingo continue de tourner en rond sur l’affaire de Lucy ? La vie de Lucy n’a-t-elle donc aucune importance, pour qu’elle continue de ne prendre aucune mesure concrète afin de résoudre son cas ? Comme tant d’autres cas de disparues et de disparus dans le pays.
Dans le même ordre d’idées, nous pouvons nous demander : pourquoi ouvrons-nous ce débat aujourd’hui ? Parce qu’il ne peut y avoir de débat sans ouverture ! C’est simple et clair. Sur ce point, l’administration actuelle est identique aux précédentes. Elle nie ce que des centaines de milliers de Mexicains vivent dans leur chair. Elle s’applique à la politique de l’autruche : elle enfouit sa tête dans un trou profond pour voir si, ainsi, la réalité qui nous entoure disparaîtra. Et nous en sommes toujours au même point. Si personne n’est prêt à écouter, rien ne changera jamais !
Nous sommes unis par un cri d’alarme dans un pays où chaque communauté compte ses disparus et ses disparues. L’histoire de Lucy n’est qu’une histoire parmi tant d’autres, face aux plus de 130 000 personnes disparues selon les rapports récents, même si le chiffre est certainement bien plus élevé, compte tenu des cas qui ne sont pas officiellement recensés.
« Disparaître » est devenu un verbe très précis au Mexique, avec sa texture rugueuse et cruelle. C’est devenu une habitude normalisée dans notre société.
Il n’y a aucun autre pays au monde où ce mot ait cette signification. Il sent la douleur, le sang et l’urgence. Cela ne devrait pas être un déni – comme la présidente perd son temps à nier la réalité de cette crise des disparitions. Il faut laisser ces frustrations politiques derrière nous. Et nous concentrer sur la résolution de ce qui nous incombe face à la réalité que nous devons malheureusement vivre.
Qui faut-il blâmer ? C’est ce qui préoccupe les politiciens du deuxième étage de la « transformation ». Pas la résolution de la situation effrayante que nous traversons.
Les coupables seraient les anciens gouvernements du PRI et du PAN… mais les dirigeants actuels n’ont-ils donc aucune responsabilité ? Ne devrions-nous pas également blâmer les nouveaux gouvernements qui se disent de gauche progressiste ?… s’ils ne reconnaissent pas cette grave crise qui lacère tout un pays.
Il se peut que cette violence extrême que nous vivons soit le fait des narcotrafiquants, des groupes criminels qui opèrent et gouvernent une grande partie du pays. Mais, selon les réponses répétées de l’administration actuelle, la responsabilité des disparitions n’incombe pas au gouvernement actuel de la 4T. Alors, à qui incombe-t-elle ? N’est-ce pas l’administration actuelle qui dispose d’une majorité en termes d’acceptation citoyenne, au sein des assemblées locales et fédérales ? N’est-ce pas à elle qu’il incombe de prendre soin du peuple qui l’a élue ?
On ne peut nier les faits. Chaque jour, des personnes et des familles entières continuent de disparaître, et des communautés entières continuent d’être déplacées de force, comme dans les États de Guerrero, du Michoacán ou du Chiapas, pour ne citer que quelques-unes des régions les plus touchées à l’heure actuelle.
Attention ! Il ne s’agit pas d’un parti ou d’une couleur politique. Il s’agit du fait que ce n’est pas le moment de se lancer dans des polémiques ou de se demander qui est le plus ou le moins responsable. Le fait est que cette réalité que nous vivons nous fait mal. Les disparitions de personnes sont un phénomène qui persiste, et c’est la réalité que vivent aujourd’hui des centaines de milliers de familles mexicaines aux quatre coins de ce pays qu’on appelle le Mexique. Et le moment est venu de trouver des solutions.
Une chose est sûre : dans la Coupe du monde des disparus, nous sommes déjà en finale. Nous avons battu la Syrie en demi-finale. Et nous affrontons maintenant l’Irak en finale, un pays déchiré par plus de 20 ans d’un conflit armé qui n’en finit pas. Est-ce vraiment le match que nous voulons jouer en juin dans ce pays ?
Traduit par Romane Norgeot-Neuhut
Source : https://fueradelugar.desinformemonos.org/mexico-sede-del-mundial-de-las-y-los-desaparecidos/