Mar 11

Mémoire historique et justice : une bataille pour l’histoire guatémaltèque

Article original rédigé par Emily Taylor et Angélica Macario

Angélica Macario est une activiste engagée dans la défense des droits humains depuis plus de vingt ans. Elle poursuit un héritage de lutte commencé par son père et une douzaine d’autres activistes dans les années 1980. Depuis 2003, elle s’occupe de la sauvegarde des archives des Comunidades Étnicas Runujel Junam (Conseil pour les communautés ethniques Runujel Junam, CERJ), une organisation communautaire fondée en 1988 afin de résister au génocide parrainé par l’État.

Angélica a grandi à Chulumal Cuarto, dans le département d’El Quiché. À cette époque, la région faisait face à une violente campagne de contre-insurrection soutenue par l’État. Selon le rapport de l’ONU intitulé « Mémoire du silence », plus de 344 massacres ont eu lieu dans ce département. Le rapport indique également que 45 % des violations des droits humains se sont produites durant le conflit armé qui a duré 36 ans. Entre 1960 et 1996, plus de 200 000 personnes ont été tuées et plus d’un million déplacé. Le rapport conclut que le gouvernement du Guatemala a commis un génocide contre les populations autochtones mayas.

« Les archives du CERJ racontent l’histoire de la résistance maya face à ce génocide perpétré par l’État dans plus de 80 boîtes ». Ces archives contiennent notamment des rapports de police, des pamphlets et divers documents qui témoignent des efforts du groupe pour promouvoir la démocratie au Guatemala. Aujourd’hui, Angélica et ses collègues « traitent et numérisent les archives historiques du CERJ afin de sauver et préserver l’héritage du groupe, et de poursuivre la lutte pour la mémoire historique et la justice sociale au Guatemala, malgré les obstacles institutionnels et personnels ».

Mémoire, justice et résistance autochtone au Guatemala

« Les archives du CERJ racontent l’histoire de la résistance maya à ce génocide commandité par l’État dans plus de 80 boîtes de procès-verbaux de réunions, de rapports de police, de tracts et de brochures ».

Angélica a été élevée dans les traditions de résistance autochtone et de solidarité communautaire. Aux côtés de son père, Don Eusebio Macario, elle a participé à des manifestations dénonçant les actions de la contre-insurrection soutenue par l’État, notamment celles menées par les Patrullas de Autodefensa Civil (Patrouilles d’autodéfense civile, PAC). Les PAC ont été créées au début des années 1980 par les généraux Lucas García et Ríos Montt afin de combattre les mouvements insurrectionnels du pays. Peu de temps après leur création, elles sont devenues un mécanisme central de la violence qui a conduit au génocide. Les chefs militaires ont forcé les hommes autochtones âgés de 15 à 65 ans à participer à des quarts de travail de 24 heures chaque semaine pour patrouiller les campagnes à la recherche de soi-disant « subversifs ». L’armée utilisait ce terme de manière très large, incluant non seulement des membres de la guérilla, mais aussi des catéchistes catholiques, des dirigeants de coopératives et, finalement, des groupes ethniques entiers. Sous les ordres des militaires, ces hommes étaient parfois contraints de torturer ou de tuer leurs amis, leurs familles et leurs voisins. Ceux qui refusaient étaient accusés de sympathies subversives et risquaient une exécution immédiate.

Face à cette situation, à la fin des années 1980, Don Eusebio Macario a cofondé le CERJ avec d’autres leaders de la communauté maya K’iche’ afin de s’opposer aux PAC. Malgré un contexte où les mouvements d’opposition étaient fortement réprimés, ils ont organisé des manifestations et des marches. Le CERJ a également travaillé aux côtés d’organisations partenaires telles que le Grupo de Apoyo Mutuo (GAM) et la Coordinadora Nacional de Viudas de Guatemala (CONAVIGUA) pour réactiver la société civile et exiger que l’État soit tenu responsable des crimes commis. Les dirigeants et les membres du CERJ étaient constamment surveillés et menacés par des agents de l’État. En 1989, plusieurs membres du CERJ; Agapito Pérez Lucas, Nicolás Mateo, Macario Pú Chivalán et Luis Ruiz Luis ont été enlevés et ont disparu aux mains d’agents de l’État.

Amílcar Méndez, lui aussi activiste engagé dans la défense des droits humains, a travaillé aux côtés de Don Eusebio Macario dans la création et la direction de l’organisation. Il explique que « le CERJ était une sorte de défenseur des droits humains pour les communautés autochtones, qui constituaient la population ayant véritablement souffert pendant le conflit armé ». Il ajoute également : « le CERJ est né d’un besoin criant ; il est né de la peur et de la terreur que vivaient ces communautés. Elles voulaient se défendre d’une manière ou d’une autre ». Ils ont été reconnus pour leur important travail en matière de droits humains, notamment par le Centre Robert F. Kennedy et le prix Carter-Menil des droits de l’homme. Même après la signature des accords de paix en 1996, le CERJ a poursuivi son travail afin d’obtenir des réparations pour les survivants du génocide et de dénoncer les violations persistantes des droits humains.

Cependant, la signature de l’accord de paix n’a pas apporté une paix durable. Le 27 septembre 2003, Don Eusebio Macario a été assassiné par un ancien chef des PAC, associé au parti politique de Ríos Montt, le Front républicain guatémaltèque. Selon Amnesty International, Don Eusebio avait reçu plusieurs menaces avant sa mort. L’organisation avait d’ailleurs publié une alerte urgente concernant la sécurité d’Angélica, de Don Amílcar et d’autres membres du CERJ. À la suite de cet assassinat, le CERJ a décidé de fermer ses bureaux, et Angélica a pris en charge les archives de l’organisation afin d’en assurer la préservation. Aujourd’hui, Don Amílcar poursuit la lutte pour la justice pour ses camarades, notamment par le biais de procédures devant la Cour interaméricaine des droits de l’homme (CIDH). En novembre 2024, la Cour a reconnu l’État guatémaltèque coupable de la disparition forcée de quatre dirigeants du CERJ en 1989. Lors d’une cérémonie au Palais national en décembre 2025, le président Arévalo a présenté des excuses officielles pour ces disparitions.

Un combat qui est loin d’être terminé

Pour Angelica, son combat permanent pour la justice et la reconnaissance des responsabilités honore la mémoire de son père. « J’étais consciente de ce que possédait l’organisation, de la valeur de ces documents. Je savais qu’ils pourraient être utiles à la génération future, qui ignore tout de ce que nous avons vécu », a-t-elle déclaré. « J’ai réalisé que même les enseignants ne racontaient pas ces histoires, contrairement à ma famille où nous parlons de tout ce qui s’est passé dans ce pays », a-t-elle ajouté.

Depuis 2003, Angélica travaille avec des membres de la communauté et des organisations non gouvernementales afin de préserver ces archives. Marcia Esparza, professeure au John Jay College of Criminal Justice, a joué un rôle important dans leur préservation. Elle souligne que « ce sont des preuves que l’armée a perpétré un génocide ». La Dre Esparza est également en train d’écrire un livre pour enfants intitulé « La Historia de Angélica », afin de transmettre aux générations futures l’histoire du conflit armé interne et la lutte des communautés autochtones pour l’accès à la justice.

Les archives sont désormais hébergées dans les locaux d’une organisation de défense des droits humains reconnue au Guatemala. Bien que cette solution ne soit pas permanente, elle a permis à l’équipe d’entreprendre l’important travail d’organisation, de préservation et de numérisation de ce pan essentiel de l’histoire guatémaltèque.

En 2024, l’équipe des archives du CERJ, en collaboration avec la Fondation suisse pour la paix, a obtenu une bourse du programme Endangered Archives de l’UCLA afin de financer l’organisation et la numérisation des documents. L’objectif est de rendre ces archives accessibles aux survivants du génocide, aux chercheurs et aux générations futures de Guatémaltèques souhaitant mieux comprendre le conflit armé interne, le processus de paix, les droits humains, la résistance indigène et paysanne, ainsi que les violations des droits humains perpétrées par l’État au Guatemala.

Un hommage à l’histoire du Guatemala

Après la découverte en 2005 de l’Archivo Histórico de la Policía Nacional (AHPN) dans un ancien bâtiment situé sur une base policière dans la ville de Guatemala city, contenant des millions de documents témoignant des crimes commis par l’État durant le conflit armé interne, plusieurs activistes se sont mobilisés pour la préservation de ces preuves. Ces archives ont constitué des éléments essentiels dans la condamnation d’anciens hauts responsables militaires, notamment l’ancien chef d’état-major de l’armée, Benedicto Lucas García.

Cependant, l’AHPN a progressivement été réduit au silence. La prise de contrôle des archives par l’armée en 2018 a entraîné le licenciement de la majorité du personnel et la fermeture de facto des collections aux chercheurs et aux militants. Parallèlement à d’autres événements préoccupants, comme la poursuite judiciaire et l’incarcération du journaliste José Rubén Zamora, la répression touchant l’AHPN est devenue symptomatique de ce que de nombreux observateurs considèrent comme un recul des efforts de mémoire historique dans le pays.

Face à cette répression, les archives du CERJ espèrent pouvoir faire vivre l’héritage de l’AHPN. Trois des quatre membres du personnel des archives du CERJ ont d’ailleurs commencé leur carrière à l’AHPN. Pour Ana Virginia Lucero, l’une d’entre elles, « l’AHPN était un véritable vivier de spécialistes des archives des droits humains ». La fermeture de ces archives, explique-t-elle, est en partie compensée par le travail d’autres institutions, comme les archives historiques du CERJ, qui poursuivent les efforts de préservation de la mémoire et de documentation des violations des droits humains.

Les difficultés auxquelles les archives du CIRJ font face sont plutôt surprenantes : pour la première fois depuis quelques décennies, le pays est gouverné par un gouvernement progressiste. En 2023, le député de centre-gauche Bernardo Arévalo a remporté la présidence lors d’une victoire électorale marquante.

Même si son administration a posé d’importants gestes pour reconnaître les erreurs commises par l’État dans l’histoire du pays, elle a été constamment entravée par les attaques de la procureure générale Consuelo Porras contre les processus et les structures démocratiques. Porras, élue en 2018 puis reconduite en 2022, a décidé de cibler des institutions comme l’Archivo Histórico de la Policía Nacional (AHPN) par des enquêtes et des poursuites, facilitant ainsi la prise de contrôle par l’armée d’archives liées aux droits humains.

Dans ce même contexte, les archives continuent de subir de l’intimidation et des difficultés financières. Un autre bénéficiaire du programme « Archives en danger », le Bureau des droits de l’homme de l’archevêché du Guatemala, a été perquisitionné et saccagé par des acteurs inconnus en février 2024. Cet événement constitue un message plutôt clair pour les activistes des droits humains après l’inauguration d’Arévalo.

De son côté, Angelica a fait face à plusieurs menaces. En 2008, elle a survécu à une tentative de lynchage alors qu’elle participait à l’exhumation de victimes du conflit armé à Chichicastenango. Malgré ces menaces, elle continue de défendre les archives, leur préservation et la mémoire historique au Guatemala. Elle poursuit également sa lutte pour obtenir justice pour son père et pour les autres victimes du conflit interne.

« Malgré tout ce que j’ai vécu, je n’ai pas cessé de me battre, car même si ce sont des expériences difficiles, c’est aussi très beau de pouvoir aider ses voisins », a-t-elle déclaré.

Traduit par Yohan Leclerc

Source : https://nacla.org/guatemalas-ongoing-memory-battles/

Infolettre