AccueilCommuniquéLettre du CDHAL sur la nomination du nouvel ambassadeur mexicain au Canada

Lettre du CDHAL sur la nomination du nouvel ambassadeur mexicain au Canada

Montréal, le 17 février 2009

HONORABLE LAWRENCE CANNON
Ministre des Affaires étrangères
Affaires étrangères et Commerce international
125, promenade Sussex
Ottawa (Ontario)   K1A 0G2

Objet : NOMINATION DE MONSIEUR BARRIO TERRAZAS COMME AMBASSADEUR DU MEXIQUE AU CANADA

Monsieur le Ministre,

Par la présente, le Comité pour les droits humains en Amérique latine (CDHAL) et les organisations signataires désirent vous faire part de sa très grande préoccupation face à la nomination de M. Francisco Javier Barrio Terrazas comme ambassadeur du Mexique au Canada et des enjeux que celle-ci soulèvent. Depuis 1976, le CDHAL participe à la défense des droits humains en Amérique latine. Depuis 1994, notre organisation s’intéresse de très près à la situation des droits humains au Mexique, particulièrement à Ciudad Juarez, dans l’état du Chihuahua.


En effet, la nomination de l’ancien gouverneur de l’état du Chihuahua (1992-1998), M. Francisco Javier Barrio Terrazas, à titre d’ambassadeur du Mexique au Canada, nous préoccupe grandement. D’une part, pour les Canadiens et Canadiennes membres des organisations civiles engagées dans la lutte contre l’impunité au Mexique, cette investiture soulève un questionnement quant à l’engagement du gouvernement mexicain pour le respect des droits humains. L’ancien gouverneur de l’État de Chihuahua, connu internationalement de nombreuses organisations œuvrant dans le domaine des droits humains, représente la figure politique de l’impunité associée au féminicide de Ciudad Juarez.

SYNTHÈSE DU FÉMINICIDE JUERENSE

Malgré le fait que le Mexique ait ratifié la Convention de Belém do Para sur la violence faite aux femmes en décembre 1995, la violence à l’encontre des femmes ne fait qu’augmenter. Ciudad Juarez présente une situation aiguë et inusitée de violence envers les femmes. Depuis une vingtaine d’années, des jeunes femmes issues de milieux modestes sont enlevées, agressées sexuellement, torturées et assassinées. Et cela continue, contrairement à ce qu’affirment des représentants des autorités officielles mexicaines (Commission québécoise de solidarité avec les femmes de Ciudad Juarez 2004).

Jusqu’à maintenant, plus de 400 corps féminins portant des marques d’agressions sexuelles et de torture ont été retrouvés et selon les organisations de la société civile, environ 1000 femmes sont toujours portées disparues. Il s’agit d’ailleurs d’un des problèmes majeurs de violation des droits humains au Mexique que ni les autorités politiques ni les autorités judiciaires n’ont été capables de résoudre, car aucun acteur de ces crimes n’a été puni (Amnistie Internationale, AMR 41/027/2003).

NOMINATION DE BARRIO TERRAZAS

M. Francisco Javier Barrio Terrazas, nouvel ambassadeur du Mexique au Canada, du Parti de l’Action national (PAN), fut nommé le 14 janvier dernier devant le Sénat mexicain. Alors qu’il était gouverneur de l’état du Chihuahua entre 1992 et 1998, période pendant laquelle les assassinats (féminicides) ont considérablement augmenté, il a déclaré que ces assassinats n’étaient qu’un « phénomène naturel, car les victimes retrouvées fréquentaient des lieux peu sûrs et sombres et elles étaient vêtues de façon provocante, car elles portaient des mini-jupes » (Cimac Mexico, 16 janvier2009). 

Alors que les proches des femmes assassinées et les groupes de défense des droits humains réclamaient des enquêtes, M. Barrio Terrazas a déclaré en 1997 qu’il ne croyait pas que des commissions étaient efficaces pour diminuer le nombre d’assassinats. En 1998, la Commission nationale des droits humains (CNDH) du Mexique a émis une recommandation quant au processus d’enquête et soulignait la négligence des investigations menées sur les meurtres de Ciudad Juarez, négligence qui se soldait en l’impunité qui paralyse l’appareil judiciaire. Il est vrai que les enquêtes menées ont été entachées de nombreuses irrégularités et les quelques mesures prises par les différents paliers de gouvernement ont été infructueuses pour améliorer la situation. Ce n’est que lorsque Barrio Terrazas a quitté ses fonctions de gouverneur de l’état du Chihuahua que le Bureau du procureur spécial chargé d’enquêter sur les meurtres de femmes a vu le jour.

Selon les nombreux rapports d’organisations comme Amnistie internationale, les responsables des assassinats de femmes seraient liés, à différents degrés, à la corruption et à la présence de nombreux réseaux de trafiquants de drogues dans l’état frontalier du Chihuahua (Cimac, 21 août 06).

Au lendemain de sa nomination, dans une entrevue avec le journal Universal de Mexico le 15 janvier 2009, Barrio Terrazas a publiquement déclaré que sa nomination lui convenait puisqu’elle allait lui permettre d’échapper à l’insécurité publique dans l’état du Chihuahua, laquelle a atteint un tel niveau qu’il est actuellement question d’y instaurer un état d’urgence. Parallèlement, des organisations et des groupes de défense de droits ont demandé le 7 janvier 2009 à la commission permanente du congrès de l’état du Chihuahua de déclarer une « alerte de genre » tel que prévu par la Loi de l’état du Chihuahua sur le droit des femmes à une vie sans violence.

Nous croyons, à l’instar de plusieurs autres groupes que le Canada se doit de :

•    Conformément aux obligations internationales contractées par le gouvernement canadien, exercer son devoir de vigilance à l’égard de la situation préoccupante des droits humains au Mexique, un partenaire privilégié. Il ne s’agit pas, bien sûr, d’une ingérence dans les affaires internes d’un pays tiers, mais plutôt d’une offre de collaboration en vue de mettre un terme à l’impunité.

•    Agir tout en révisant méticuleusement le dossier de M. Francisco Javier Barrio Terrazas. 

•    Demander à M. Francisco Javier Barrio Terrazas son engagement pour assurer la sécurité des femmes au Mexique et mener des enquêtes approfondies concernant les femmes assassinées et disparues, en particulier à Ciudad Juarez, mais aussi à travers le Mexique.

•    Assurer une vigie tout en adoptant les mesures nécessaires pour que la Loi générale d’accès pour les femmes à une vie libre de violence, adoptée en février 2007, soit mise en pratique.

Nous avons par le passé demandé à votre gouvernement d’aborder avec vos homologues mexicains la question de l’impunité envers les assassinats de femmes. Nous vous demandons donc de continuer de le faire avec encore plus d’insistance auprès de M. Terrazas, son passé ne donnant aucune garantie, bien au contraire, qu’il sera sensible à cette question.

Nous espérons que vous donnerez suite à notre requête et vous prions d’accepter, monsieur le Ministre, nos salutations les plus distinguées.

Marie-Dominik Langlois
Coordonnatrice

MDL/gl