Article initial rédigé par Émilie Delfino
Un conflit commercial, économique et politique oppose actuellement l’Équateur et la Colombie en raison de divergences sur les tarifs énergétiques. La politique de sécurité de Daniel Noboa a échoué, ce qui a contribué à l’escalade des tensions entre les deux pays. Selon Alberto Acosta, Noboa, qui préside l’Équateur, entretient des liens étroits avec les États-Unis et est incapable de lutter contre la criminalité organisée dans son propre pays.
« Noboa reproche à la Colombie le manque de sécurité à la frontière, dans un contexte de violence alimentée par les cartels de la drogue également impliqués dans l’exploitation aurifère illégale dans les deux pays ». Naboa a imposé des droits de douane de 30 % et une hausse de 900 % du coût du transport de pétrole brut colombien via le système transéquatorien de l’oléoduc.
Gustavo Petro, président de la Colombie, réagit à ces actes en mettant un terme à la vente d’électricité à l’Équateur, ce qui pourrait exacerber la crise énergétique touchant ce pays.
Le crime organisé ne cesse de croître dans les deux pays en raison de l’exploitation minière aurifère illégale. Bien que des opérations militaires sur les sites soient tentées, Acosta soutient que « L’exploitation minière illégale a des liens avec le gouvernement, avec l’exploitation minière légale, et est désormais largement contrôlée par le crime organisé ».
Les tensions entre l’Équateur et la Colombie : quelles en sont les causes ?
Le cœur de ce conflit est assez difficile à comprendre et à accepter. Noboa a décidé d’instaurer une taxe de sécurité, augmentant donc de 30 % les droits de douane sur les produits importés de Colombie. Il mettait de l’avant que la Colombie n’avait pas su sécuriser sa frontière sud, permettant ainsi un afflux massif de personnes et de ressources liées au trafic de stupéfiants. Il souligne que l’Équateur connaît un déficit commercial avec la Colombie, car il importe considérablement plus de marchandises de ce pays qu’il n’en exporte. Il faut donc se questionner sur l’utilité des mesures mises en place par ces deux pays, qui ont pour effet d’entraver leur situation économique.
Les répercussions de la crise actuelle sur l’Équateur
Si les exportations augmentent dans le pays importateur, nous faisons face à un processus d’inflation. Cela ouvre la porte à des activités illicites, comme la contrebande, qui entravent la lutte contre le crime organisé. Ce dernier ne concerne pas seulement le trafic de drogue. Il affecte aussi plusieurs entreprises donnant accès à ces ressources. La contrebande est depuis longtemps un terrain fertile pour le crime organisé, mais il peut décoller encore davantage aujourd’hui.
L’augmentation des droits de douane imposés par la Colombie sur l’Équateur est très préoccupante, car environ 60 % des importations colombiennes sont destinées à la production équatorienne.
Les deux pays qui ont collaboré pendant des décennies pour une économie prospère risquent de voir leur relation économique se détériorer. Quels pourraient donc en être les impacts sur les chaînes de production colombienne, qui dépendent de l’huile de palme équatorienne pour une partie de leur approvisionnement ? Les pratiques commerciales sont donc menacées.
Ces deux pays partagent beaucoup plus qu’une relation économique. Ils sont rattachés par des liens culturels. L’intégration régionale prend un énorme coup en raison de ce différend.
« —À votre avis, pourquoi Noboa a-t-il pris cette décision ?
—Je me demande si une telle mesure était réellement nécessaire de la part du gouvernement du président Daniel Noboa. La réponse est non. Je suis convaincu que, derrière cette guerre commerciale avec la Colombie, Noboa cherche un bouc émissaire extérieur pour masquer l’échec manifeste et incontestable de sa politique de sécurité face au crime organisé ».
Le taux d’homicides pour 100 000 habitants est passé de 47 à plus de 51 sous le règne de Noboa. Malgré la déclaration d’un conflit armé interne, la mobilisation des forces armées et de la police, et le mépris du cadre institutionnel des droits de l’homme. Une législation plus répressive est mise de l’avant, ainsi qu’une forme de populisme pénal. Des ressources de toutes sortes sont mobilisées pour soutenir ce conflit armé interne. Cet échec du gouvernement l’a donc poussé à attribuer cette insécurité à la Colombie.
« Dans ce contexte, des discussions s’amorcent quant à la possibilité d’organiser une élection révocatoire contre le président Daniel Noboa. La Constitution le prévoit : tout élu peut être révoqué, et ce, de la première à la fin de sa troisième année de mandat. Plusieurs groupes, mouvements sociaux et partis politiques promeuvent déjà cette idée, notamment dans différentes provinces. Des associations et des groupes se constituent afin de faire avancer la procédure de révocation ».
Guerre commerciale et impact environnemental
La Colombie fournit une quantité considérable d’électricité à l’Équateur, compensant ainsi son déficit énergétique. À l’occasion, l’Équateur exporte de l’énergie en Colombie. Toutefois, si la Colombie interrompt ses exportations, cela pourrait entraîner une période de crise dans le pays, l’obligeant à s’appuyer sur ses réserves hydrauliques et à recourir à l’énergie thermique, qui est très polluante.
Entre communauté et crime organisé
L’exploitation minière ne se limite pas à la frontière entre la Colombie et l’Équateur, elle est répandue dans tout le pays, y compris au sein du gouvernement. En effet, depuis de nombreuses années, les sites illicites sont connus des autorités, qui les ont même intégrés dans leur plan national de développement du secteur minier, publié en 2020. Il y a une complicité entre les sites illégaux et les différentes administrations, ce qui explique qu’aucune mesure n’ait été prise pour leur fermeture.
Le gouvernement tente de rétablir l’équilibre avec l’Agence de réglementation minière. Il procède à des licenciements en s’appuyant sur les médias pour démanteler des campements illégaux. Cependant, comme nous l’avons constaté ces cinq dernières années, il y a eu une augmentation significative du crime organisé dans les secteurs. L’exploitation minière illégale et légale travaille main dans la main dans l’achat de matériaux. Dans ce système complexe, la complicité de l’État est toujours présente.
« L’exploitation minière illégale entretient des liens avec le gouvernement et l’exploitation minière légale, et elle est aujourd’hui largement contrôlée par le crime organisé. De plus, toute exploitation minière légale, autorisée par le gouvernement, repose sur des fondements juridiques contestables et ne respecte pas plusieurs dispositions constitutionnelles. La situation est très complexe ».
La réforme des lois minières est-elle une bonne idée ?
Le projet de loi vise à renforcer le contrôle pour combattre le crime organisé et l’exploitation minière illégale, à assurer des garanties juridiques minimales, à pallier la fragmentation du cadre juridique actuel et à solidifier les secteurs clés de l’énergie et des mines. « En pratique, l’objectif principal du gouvernement est d’étendre et d’accélérer l’activité minière dans le pays afin de générer davantage de recettes. Ils veulent simplifier les autorisations environnementales ». Envisageant une autorisation environnementale pour l’ensemble du développement d’un vaste projet minier, incluant la fermeture de plusieurs mines, le but est de simplifier les procédures administratives et de faciliter l’attribution des concessions.
Les ministères de l’Environnement et de l’Énergie et des Mines ont fusionné pour devenir le ministère de l’Environnement et de l’Énergie. Cette décision met en évidence l’importance de l’environnement par rapport à l’énergie et à l’exploitation minière.
« Des pôles miniers complets seront mis en place : Une sorte de zone stratégique où l’exploitation minière bénéficierait d’un traitement de faveur. Ce serait une sorte d’État dans l’État. Sur ces territoires, la volonté des compagnies minières, liées par des liens de corruption avec les autorités gouvernementales, prévaudrait. Et lorsqu’on parle de territoires à caractère stratégique, on ouvre la porte à un contrôle militaire de ces zones. Dès lors, les conflits sociaux s’intensifieront avec la militarisation croissante ».
Il n’y a aucune mention dans le projet de loi selon laquelle tous les projets miniers doivent se conformer aux dispositions de la Constitution : « consultation préalable, libre et éclairée, consultation environnementale, consultation pré-législative, ainsi que l’interdiction de l’exploitation minière dans les landes et les sources d’eau », établies en 2008 à l’assemblée constituante de Montecristi. Cela entraînera des répercussions majeures sur les droits de l’homme et ceux de la nature.
« —Je dirais que dans certains secteurs, la réponse est encore claire et catégorique, mais dans de larges pans de la société, la prise de conscience de ce que cela représente reste encore très limitée.
—En ce qui concerne les défenseurs de l’environnement et des terres, dans ce contexte de militarisation de la politique en Équateur, à quel point est-il devenu difficile d’être un défenseur de l’environnement et des terres dans votre pays ?
« Cela a toujours été difficile. C’est beaucoup plus difficile maintenant car cela crée une situation de grande vulnérabilité. Non seulement parce que le gouvernement mène une politique répressive contre ceux qui défendent leurs territoires pour empêcher l’exploitation minière, mais aussi parce que le crime organisé commence à s’implanter avec force dans ce contexte » ».
Traduit par Yohan Leclerc