HomeCommuniquéLettre de Mocoa: Revenons à la terre : un appel à l’unité des peuples pour tisser les chemins d’une vie digne en Amazonie

Lettre de Mocoa: Revenons à la terre : un appel à l’unité des peuples pour tisser les chemins d’une vie digne en Amazonie

Avec la permission des ancêtres, des vieux et des vieilles, des sages et des femmes sages ; de la IXème Rencontre Internationale du Forum Social Pan-Amazonien -FOSPA-, nous adressons ces paroles pour qu’elles résonnent dans les sentiments de ceux qui habitent et se rapportent à l’Amazonie.

Depuis la Grande Droite qui nous appelle à vivre avec dignité dans la diversité des peuples indigènes, paysans, noirs, riverains, urbains, de sexe et d’âge ; nous appelons à ressentir depuis les spiritualités, à nous regarder à l’intérieur, à renforcer nos liens et à guérir les blessures de notre territoire et de notre corps, à gagner la force intérieure, l’unité dont nous avons besoin en tant que peuples pour la compréhension et l’action conjointe dans le soin et la défense de l’Amazonie.

L’ESPOIR POUR L’AMAZONE

C’est le moment de revenir à nos origines et de planifier la vie avec nos propres visions, spiritualités et de nos propres mains. Les entreprises et les gouvernements corporatistes maintiennent une organisation étatique subordonnée au modèle de développement du capital, avec une vision néolibérale du pillage des biens de la terre mère, qui est la garantie de la survie et du bien-vivre des populations installées ici. Cette appropriation abusive et violente ignore les habitants, hommes et femmes, des territoires amazoniens et foule aux pieds les droits de l’homme et ceux de la nature. Les États qui prétendent représenter les intérêts des citoyens, mais qui mettent notre patrimoine et notre travail entre les mains d’entreprises transnationales, sont des États traîtres et criminels.

L’écosystème amazonien est une forêt d’interactions complexes et de sagesse naturelle avec une méga-biodiversité, des expressions naturelles et culturelles, des Andes à l’Atlantique. La défense de la forêt exige d’apprendre à vivre avec elle, de partager ses propres formes d’abri, de nourriture, d’économie, de médecine et de sagesse ancestrale, d’évoluer vers des relations de respect et d’égalité dans nos communautés, d’éradiquer toutes les formes de violence.

Cette force vitale n’est ni comprise ni compatible par la société de consommation avec ses ambitions extractivistes, qui, dans une vision de thésaurisation inacceptable, agit sans se soucier de la destruction de la maison commune, comme signe d’une décomposition de l’espèce humaine, générée par ses formes d’exploitation de la relation. Nous apprendrons à bien vivre, en consolidant des communautés autonomes avec une éthique simple : celle de la vie, et de ses manifestations amazoniennes particulières ; avec des processus de survie et de coexistence compatibles avec elle, sachant que la défense de la forêt amazonienne contribue à la conservation de la vie sur la planète.

Aujourd’hui, nous traversons une crise environnementale, sociale et politique qui va à l’encontre de cette destinée naturelle. L’incapacité des entreprises et des États à protéger l’humanité de la pandémie de Covid-19 a mis en évidence l’échec du modèle néolibéral et a montré, au contraire, l’approfondissement structurel des écarts sociaux, ethniques et de genre d’un développement placé entre les mains du privé sur le public, ce qui a conduit à une forte concentration des richesses, par ailleurs traversée par la corruption.

Au milieu de l’intensification de la crise climatique et sanitaire qui frappe particulièrement les personnes appauvries, les femmes et les peuples indigènes, les gouvernements en ont profité pour dicter des politiques de « relance économique » qui profitent ouvertement aux groupes financiers et commerciaux. Le confinement a permis d’intensifier les méga-projets miniers et énergétiques, les infrastructures et l’expansion de l’agro-industrie et de l’élevage extensif. Ces mesures annoncent une époque de dépossession extrême des éléments essentiels à la durabilité physique et culturelle de tous les peuples de l’Amazonie, ruraux et urbains.

Ce modèle est imposé par le recours croissant aux gouvernements dictatoriaux pour tenter de démanteler, par des stratégies étatiques et para-étatiques, les processus de résistance des peuples au pillage et à la dé-territorialisation, en foulant aux pieds les droits de protestation sociale et d’opposition politique. Aujourd’hui, nous vivons les cas de la Colombie et du Brésil où il y a de nombreux assassinats de soignants des territoires et de la nature, ainsi que la situation du Venezuela, où sa population a été soumise à des mesures coercitives unilatérales de la part de la communauté internationale. Mais nous voyons aussi avec inquiétude comment l’élite corrompue du Pérou, dirigée par des groupes économiques et politiques ultraconservateurs, a tenté de prendre les rênes du pouvoir par la force pour empêcher la montée de mouvements alternatifs aux dépens des libertés, de la démocratie et des droits de l’homme, en prenant la vie de deux jeunes.

Tout indique que nous avons perdu l’horizon de la vie et qu’il est nécessaire de le retrouver de toute urgence. C’est pourquoi l’appel à un retour aux origines, à nos racines territoriales et culturelles, afin de corriger profondément les directions que l’histoire a prises, en particulier en Amazonie.

Avancer vers L’AMAZONE QUE NOUS VOULONS, implique l’engagement de tous avec le développement des mandats suivants que ce IXème FOSPA a proposé :

Les peuples et les cultures dans l’identité amazonienne:

♦ Renforcer l’identité amazonienne et latino-américaine des peuples comme produit d’un échange complexe qui a donné naissance à la diversité culturelle amazonienne. Promouvoir la reconnaissance des pays comme une diversité territoriale qui inclut l’Amazonie.

♦ Défendre la décision des Peuples en Isolement Volontaire et Premier Contact (PIACI) et l’intangibilité des territoires qu’ils occupent.

♦ Reconnaître et protéger les anciens de nos peuples indigènes, paysans et noirs comme garants de la sagesse ancestrale et de la mémoire culturelle, face à la marchandisation de nos connaissances.

♦ Partant du principe d’une nature saine – des peuples en bonne santé, nous proposons de renforcer notre propre système de santé basé sur la médecine ancestrale et la reconnaissance des aspects culturellement appropriés de la santé occidentale.

♦ Développer l’éducation interculturelle communautaire comme expression du respect et du tissu des cultures dans la construction d’une citoyenneté plurinationale en tant que peuples amazoniens.

♦ Œuvrer à l’intégration des peuples, à la transformation de nos conflits territoriaux et interculturels et à des relations équitables entre le rural et l’urbain.

♦ Repenser le processus d’urbanisation vers des villes à vocation amazonienne, qui reconnaissent les territorialités des peuples et des cultures amazoniennes qui s’y trouvent. Cela implique également l’adoption de l’approche amazonienne dans le système éducatif, qui forme les consciences et les pratiques amazoniennes dans l’enfance et la jeunesse.

Territoires et modes de vie :

♦ Promouvoir l’énergie, l’eau et la souveraineté alimentaire dans les territoires de l’Amazonie, en tant qu’expression de la gestion communautaire du territoire, avec la participation active des femmes et des jeunes.

♦ Promouvoir la transition énergétique démocratique, juste et populaire vers l’utilisation communautaire et publique d’une énergie propre, en faisant de la production, de l’accès et de la jouissance de l’énergie un droit des peuples de l’Amazonie.

♦ Renforcer et promouvoir les économies transformatrices en tant que cultures de vie qui contribuent à la mise en œuvre de relations de coexistence harmonieuse avec l’Amazonie.

♦ Promouvoir les économies locales ou de quartier et l’intégration dans un marché autonome avec des règles d’échange communautaire et solidaire.

♦ Promouvoir l’agroforesterie écologique, l’agriculture paysanne familiale et la gestion communautaire de la jungle et des forêts, pour la sécurité et la souveraineté alimentaires.

L’autonomie et l’auto-administration :

♦ Comprendre, adopter et étendre les initiatives de gouvernance communautaire basées sur les principes de la vie et du droit d’origine comme guide pour bien vivre en harmonie avec l’Amazonie.

♦ Valoriser le mestizaje et le mulataje comme partie intégrante de la construction sociale du territoire andin-amazonien.

♦ Renforcer nos organisations dans la reconnaissance et le respect du droit à l’autodétermination des corps et des territoires des femmes, en garantissant notre engagement à nous impliquer dans l’éradication de tous les types de violence contre les femmes dans nos pratiques familiales et communautaires, dans le cadre du démantèlement du système capitaliste et patriarcal.

♦ Promouvoir l’articulation de la diversité des processus organisationnels présents dans les communautés indigènes, paysannes, noires et urbaines, des femmes, des jeunes, des enfants et d’autres associations de divers secteurs, à la campagne et à la ville.

♦ Organiser/harmoniser les territoires amazoniens en fonction de la vie de l’eau, de ses cycles et de ses cours naturels, afin de faire face aux plans des entreprises et des gouvernements.

♦ La cohésion du tissu social et communautaire pour nous guérir des pratiques de corruption dans nos processus et nos dirigeants, et pour bloquer cette influence des entreprises et des gouvernements des États sur nos territoires.

♦ Renforcer les expériences des gardiens indigènes, paysans et afro comme protecteurs de l’Amazonie et des processus communautaires.

♦ Construire des scénarios de justice environnementale et populaire pour la justification et la légitimation de nos gouvernements communautaires.

Poursuivre et renforcer l’étape des voies précédentes – les horizons – nécessite la volonté unitaire de toute la diversité des initiatives qui travaillent à la prise en charge intégrale du Bassin. Sur cette voie, nous continuerons à TISSER L’AMAZONIE DE LA BONNE VIE et nous sommes ensuite appelés à promouvoir l’articulation des objectifs et des expériences autour des initiatives d’action, dont les programmes dans leur ensemble proposent de faire avancer les tâches suivantes :

♦ Promouvoir des processus de recherche-action participative sur les réalités des systèmes d’énergie, d’alimentation, d’éducation, de santé et d’eau en Amazonie, ainsi que sur la vie communautaire, afin de donner plus de fondement à nos alternatives.

♦ Promouvoir la surveillance et le contrôle environnementaux participatifs et la cartographie socio-territoriale par les organisations locales afin d’assurer le suivi des conflits générés par les activités extractives, les méga infrastructures et l’agro-industrie, et d’empêcher l’affectation des droits.

♦ Promouvoir les échanges, la formation et les écoles de recherche sur les systèmes de production durables en Amazonie

♦ Promouvoir la Déclaration universelle sur les droits des rivières et l’intangibilité des eaux d’amont, des sources d’eau, des rivières et des forêts dans les territoires de l’Amazonie, afin d’éviter les impacts négatifs des activités extractives, agro-industrielles, hydroélectriques et des voies navigables transnationales.

♦ Exiger qu’aucun territoire amazonien ne soit déclaré district minier, et que son statut de sujet de droits soit respecté, comme le reconnaissent les normes nationales et internationales de protection et de soin de l’Amazonie.

♦ Créer des stratégies pour la reconnaissance des droits territoriaux, culturels et économiques de la paysannerie, en tant que sujet social qui contribue au soin et au maintien de la vie en Amazonie.

♦ Promouvoir la Cour de justice sur les droits des femmes amazoniennes andines et ses arrêts, afin de rendre visible les luttes des femmes, de dénoncer la violence raciste, sexiste et d’exploitation et de demander justice et réparation pour les victimes.

♦ Encourager les hommes et les femmes à intégrer la dynamique des soins à domicile dans leur vie quotidienne afin de créer les conditions de la participation politique des femmes.

♦ Élaborer des stratégies juridico-politiques nationales et internationales pour exiger des entreprises et des institutions financières qu’elles assument directement la responsabilité du respect des droits de l’homme.

♦ Promouvoir des campagnes et des revendications internationales dans la recherche de sanctions juridiques et sociales contre les entreprises qui violent les droits de l’homme.

♦ Exiger que les États ratifient et appliquent l’accord d’Escazú pour la protection de la nature et de ses défenseurs.

♦ Promouvoir des actions qui favorisent la prise de conscience environnementale des sociétés et exigent que les États reconnaissent les droits de la nature.

♦ Avancer dans l’articulation des diversités dans les processus communicatifs qui, dans une perspective communautaire et démocratisante, reconnaissent et amplifient les luttes et les expériences des peuples de l’Amazonie et, à partir de leurs besoins, les connaissances ancestrales et les constructions collectives renforcent la dispute pour le domaine électromagnétique, numérique et logiciel pour le développement qualifié de leurs paris.

♦ Promouvoir des plans de vie et un ordonnancement territorial à partir de nos propres visions, en opposition au modèle de développement extractif et consumériste du capital.

♦ Construire des stratégies politiques, sociales et juridiques pour l’application et la garantie des droits collectifs des peuples indigènes, des afro-descendants et des paysans contre les activités des entreprises qui envahissent nos territoires et nos sites sacrés.

♦ Exiger que les États ratifient et appliquent pleinement la Convention 169 de l’OIT et la Déclaration des droits des paysans. En général, que des mécanismes de consultation soient établis pour tout type de projet qui implique les droits territoriaux des communautés.

♦ Saluer la date du 22 septembre comme étant la journée de mobilisation pour les droits des peuples indigènes de l’Amazonie, et le 5 septembre comme étant la journée des femmes indigènes d’Amérique latine. Dénoncer le modèle économique du capital comme principal générateur de la crise climatique et environnementale, ses fausses solutions d' »économie verte », et reconnaître le soin ancestral des peuples d’Amazonie et la nécessité de nouveaux modèles d’utilisation de l’énergie, de la nourriture et de l’eau.

♦ Promouvoir les nouvelles initiatives d’action qui ont émergé dans le développement de ce IXème FOSPA, telles que celles de la Transition énergétique, du Gouvernement communautaire et de la Souveraineté amazonienne, de la Biodiversité amazonienne et communautaire.

Ainsi, les peuples amazoniens et andins réunis dans le IXème FOSPA réaffirment notre engagement envers la vie et la Nature, et appellent à renforcer la grande alliance de notre diversité de pensées et de façons de faire, pour la défense et le soin de l’Amazonie ; avec la guidance des peuples ancestraux, le dialogue de la connaissance et l’harmonie avec tous les êtres qui vivent ici.

L’invitation est de se tisser dans ces chemins du Bien-Vivre, et dans ce voyage du monde d’approfondir nos rêves communs et de traiter nos différences.

Grâce à la participation active de frères et sœurs de différentes parties du monde, principalement des neuf pays de l’Amazonie : Brésil, Bolivie, Pérou, Équateur, Venezuela, Surinam, Guyanes et Colombie, avec Mocoa -Putumayo- au cœur du IXe Forum social panamazonien qui s’est tenu du 12 au 15 novembre 2020, nous considérons que la plupart des objectifs de la Charte de Tarapoto ont été atteints, et nous prévoyons le développement de la prochaine étape de ce processus, qui a débuté il y a 18 ans à Santarém, sur les rives du fleuve Amazone au Brésil. Le chemin que nous poursuivons vers la 10ème FOSPA a de nombreuses raisons de multiplier les rencontres dans les territoires de l’Amazonie, en dénonçant les conflits et, surtout, en promouvant des alternatives.

Enfin, à partir de ce chagrin de vie, exprimer les sentiments de solidarité de cette IXe Rencontre Internationale à toutes les manifestations libertaires des peuples du Pérou, de la Colombie, du Brésil et du Venezuela, qui en ce moment font face à des agressions à la vie et à la libre autodétermination.

POUR LA VIE, NOUS DÉFENDONS L’AMAZONIE !

Source: Forum Social Panamazonien