AccueilNouvellesLes empreintes de l’extractivisme canadien dans les conflits environnementaux et pour l’eau au Chili

Les empreintes de l’extractivisme canadien dans les conflits environnementaux et pour l’eau au Chili

Au Chili, l’exploitation extractive et le pillage des ressources naturelles provoque de nombreux impacts et de multiples violations des droits humains. Le droit d’accès à l’eau en est un exemple. En cette période de pandémie du COVID-19, les pénuries d’eau prennent des proportions encore plus accablantes pour les populations les plus vulnérables.

Le slogan « Ce n’est pas de la sécheresse, c’est du pillage » s’est fortement répandu lorsque le soulèvement social a éclaté au Chili en octobre dernier. Cela est l’expression des centaines de conflits environnementaux et pour l’eau, qui ont fait rage au cours des dernières décennies en raison du pillage des mines, du secteur énergétique, de l’agroalimentaire et des entreprises forestières. Le développement des industries extractives au Chili va de pair avec une forte présence des capitaux étrangers. L’investissement canadien est l’un des plus importants. Il se concentre essentiellement dans le secteur minier, électrique et au sein d’entreprises de distribution et de traitement d’eau.

Il est important de se rappeler qu’au Chili, l’eau a été privatisée sous la dictature de Pinochet dans le cadre de la constitution de 1980. La mise en place du code de l’eau accorde seulement à des particuliers, des « droits d’utilisation » à perpétuité et gratuitement, ce qui a favorisé la demande croissante de l’industrie extractive.

Le Comité pour les droits humains d’Amérique latine, CDHAL, a eu l’opportunité de parler avec des mouvements sociaux et des organisations qui luttent pour la défense du territoire et pour la récupération de l’eau. Selon Rodrigo Faundez, la lutte du Mouvement pour la défense de l’eau, de la terre et de l’environnement, MODATIMA est emblématique au Chili:

« La situation au Chili est très critique dans différentes parties du pays car nous traversons un stress et une crise de l’eau qui s’accumulent depuis une dizaine d’années sous l’effet de divers facteurs. Mais en plus de cela, le Chili est un pays sujet à une privatisation de l’eau et à un modèle qui repose sur l’exportation de matières premières. Il est l’un des exportateurs mondiaux de cerises, d’avocats, d’agrumes et de vin, et dispose dans la zone centrale du pays, d’une grande superficie de terres destinées à ce type de culture. Cela génère alors un stress considérable pour les sols de ces territoires où se produisent ces activités de productions. Cela a généré au fil du temps, surtout au cours de la dernière décennie, un nombre croissant de conflits territoriaux tentant de s’affronter aux entreprises qui polluent, et qui par l’intensité de leur production, finissent par assécher les estuaires, les rivières et les sources d’eau naturelles.
Nous affirmons donc que c’est le pillage extractif émis par les grandes entreprises de différentes régions qui surexploitent et contaminent l’eau, et cette surexploitation est protégée par la législation, cette dernière privatise l’eau et tous les biens communs naturels. Tout cela finit par faire exploser les conflits à diverses latitudes du pays. Cette situation de pillage exercée par les grandes entreprises principalement industrielles, le conflit qui a commencé à se produire entre les différentes communautés au sujet du droit humain à l’accès à l’eau etc, tout cela a contribué à la création de ce mouvement qui existe depuis près de 10 ans et qui lutte au niveau national. Aujourd’hui, nous sommes présents dans 11 des 16 régions du pays, du fait que les luttes pour l’eau se sont développées et multipliées. Le mouvement en intervenant dans différents débats publics sur le sujet, est devenu l’un des plus importants pour ce qui est des revendications nationales et internationales du droit à l’eau.

En plein contexte du soulèvement social, le Chili a participé à la rencontre la plus importante du secteur minier. Elle s’est déroulée au mois de mars de cette année à Toronto, au Canada. Lucio Cuenca, de l’Observatoire latino-américain des conflits environnementaux (OLCA), commente à ce sujet :

« Au Chili, le lithium se trouve dans les déserts de sels où vivent les communautés autochtones, où les écosystèmes sont fragiles, oú certaines espèces sont en voie d’extinction, et le ministre de l’exploitation minière se rend à Toronto pour offrir la possibilité d’exploiter les 52 zones salines qui existent dans le nord de notre pays; non seulement le désert d’Atacama, qui est la réserve de sel la plus importante de notre pays, mais également tous les autres déserts de sel, dont certains sont pourtant protégés par des conventions environnementales internationales, telle que la convention de Ramsar. C’est le cas par exemple des zones humides des hautes Andes« .

Le Chili accorde aux sociétés minières un droit préférentiel d’utilisation de l’eau sans aucune restriction. Une grande partie de la filière énergétique du Chili provient des centrales hydroélectriques. Le secteur minier est le plus grand consommateur de cette énergie. Cela a encouragé le développement hydroélectrique dans le sud du pays, et tout particulièrement dans les territoires des communautés autochtones mapuches.

Ximena Cuadra, du Réseau d’action pour les droits environnementaux, RADA qui fait partie du Mouvement pour l’eau et les territoires, MAT nous parle de la situation dans la zone centre-sud du pays :

« Sur ce territoire, les principaux conflits autour de l’eau sont liés aux deux grands processus d’extraction du sud du Chili. L’un est l’industrie forestière et l’autre l’expansion de l’hydroélectricité. Pour comprendre le lien entre le conflit de l’eau et le secteur forestier, il est important de souligner que le nombre de terres occupées par les compagnies forestières se comptent par milliers dans le pays. Les compagnies forestières usent une quantité importante d’eau produite par la nappe phréatique. Cela entraîne l’assèchement des ressources en eau des communautés autochtones qui vivent autour des lieux d’activités des compagnies forestières. Cela a des conséquences directes sur la population. En ce qui concerne les conflits avec les centrales hydroélectriques, celles-ci s’accaparent de l’eau pour construire des réservoirs. Au Chili, la Constitution reconnaît le système privé du marché de l’eau et, par conséquent, l’eau qui coule dans les rivières n’appartient pas au propriétaire de la terre. Les centrales hydroélectriques ont alors acquis des droits sur l’eau qui vont même ont delà de ce qu’elles utilisent. Par exemple, dans la région d’Araucanía, seulement 3 % des droits à l’eau sont destinés la consommation de la population. Le reste des droits sur l’eau sont consacrés à l’irrigation et à l’hydroélectricité. Il y a donc 21,5 % des foyers de la région de l’Araucania qui doivent avoir recours à des camions-citernes pour s’approvisionner en eau, ce qui représente 42 000 personnes”.

Selon OLCA, plusieurs régions du pays ont été désignées comme des « zones agricoles d’urgence », touchant plus de 11 millions de personnes. En effet, selon MODATIMA, il y a 147 communes qui se retrouvent victimes de pénurie d’eau. Rodrigo Faundez, commente la manière dont ils font face à cette situation dans le contexte du COVID 19 :

« En raison de la crise hydrique, cette méthode d’approvisionnement d’eau en milieu rural se multiplie de plus en plus, ce qui signifie que l’eau est également susceptible d’être une source de contagion et un vecteur de propagation du coronavirus car il n’y a pas de contrôle ou de mesures de surveillance de ce réseau de camions qui distribuent l’eau potable dans les zones rurales. Nous exigeons aussi de veiller à ce que les entreprises sanitaires chargées de l’approvisionnement de l’eau à la population n’imposent pas leurs intérêts spéculatifs et financiers dans le cadre de la période du covid ou du post-covid”.

Le Canada est le troisième pays qui investit le plus au Chili, si l’on prend en compte sa participation dans les secteurs miniers, électriques et des entreprises de distribution et traitement d’eau. Si l’on considère uniquement le secteur minier, le Canada est la principale source de capitaux étrangers, avec plus de 40 sociétés minières et plus de 100 projets dans le pays. Comme l’explique Lucio Cuenca, de OLCA, il existe plusieurs instances gouvernementales canadiennes qui contribuent à faciliter ses investissements à l’étranger:

« L’une des raisons majeures qui a contribué à aggraver les inégalités, à appauvrir notre pays et à rendre la vie précaire à différents niveaux est l’investissement de capitaux étrangers dans l’exploitation des ressources naturelles et plus particulièrement dans l’exploitation minière. Dans ce domaine, le Canada joue un rôle fondamental. Il y a d’ailleurs une politique systématique de la part de l’État, du gouvernement canadien qui, à travers l’organisme de crédit Export Development Canada, accorde des crédits aux entreprises, mais fournit également un soutien politique pour que ces opérations puissent être réalisées dans notre pays. Cet organisme, a négocié ces crédits à des conditions favorables pour les entreprises et nous savons tous que ces crédits sont conditionnels. Le gouvernement canadien impose de traiter avec d’autres entreprises canadiennes pour fournir les services, la technologie, etc. ; ce sont donc des relations internationales intéressées qui omettent les violations des droits humains au Chili »

Le Régime de retraite des enseignantes et des enseignants de l’Ontario au Canada est propriétaire de quatre entreprises de distribution et de traitement de l’eau, dont Aguas del Valle, Nuevo Sur, ESVAL et ESSBIO. Il contrôle plus d’un tiers du marché lucratif de distribution et du traitement de l’eau. Selon les données de MODATIMA, sur les dix villes d’Amérique latine où les tarifs de l’eau sont les plus élevés, sept se trouvent au Chili, à un prix pouvant atteindre 346 dollars par mois. De la même manière, le fonds de pension des enseignants de l’Ontario détient 50 % de la société de distribution et de transmission d’électricité SAESA. Cette entreprise est associée à une série de conflits et de violations des droits humains dans les territoires des communautés autochtones mapuche du sud du Chili. L’un des cas les plus emblématiques a été le conflit qui a eu lieu en lien avec la communauté Newen de Tranguil, concernant le féminicide de Macarena Valdés, demeurant aujourd’hui toujours impuni. De plus, la société SAESA cherche à mettre en place une série de tours électriques qui impacterait fortement la communauté Mapuche de Williche Alto Fundo Gamboa.

Lucio Cuenca, de OLCA, nous explique comment le Canada se préoccupe de ses intérêts mis en jeux, face au soulèvement social depuis octobre dernier. Le gouvernement canadien a ainsi ignoré la situation des violations de droits humains au Chili :

« Une grande partie de la précarité que nous observons aujourd’hui dans les territoires relève de l’intervention des entreprises canadiennes. À plusieurs endroits du Chili, l’appropriation de l’eau entrave la vie de nombreuses communautés autochtones ou paysannes du nord du pays. La politique des relations commerciales et d’investissements entre le Chili et le Canada est fortement encouragée par le gouvernement canadien et par son ambassade présente à Santiago.
Cet encouragement est notable par la présence des investissements canadiens dans notre pays ou l’ambassade canadienne, par exemple, agit presque comme une instance de soutien pour ces entreprises. En effet, l’ambassade exerce des pressions politiques pour chercher à solutionner les inconvénients que ces investissements présentent dans notre pays. Il existe donc une relation très étroite entre, d’un côté, les investissements canadiens dans le secteur minier, et d’un autre l’appropriation des ressources naturelles, tant dans le secteur minier que dans le secteur de l’eau, et avec la violation des droits humains qui se perpétue dans de nombreux endroits au Chili. C’est à partir de là que nous comprenons le silence du gouvernement canadien suite au soulèvement social de ces derniers mois. De la part du gouvernement canadien, il n’y a eu aucune condamnation des violations des droits humains commis par le gouvernement Piñera.

De Canadá, Christina Ayala pour le Comité pour les droits humains en Amérique latine CDHAL

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Photo : Latercera.com