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Dictature minière en Argentine

Nouvelles générales – Environnement
Écrit par Jessica Nadeau
Mise à jour le Vendredi, 18 mars 2011 14:47

Lorsque Jenny Lujan raconte son combat, on peut voir la colère et le terrible sentiment d’injustice qui éclairent ses yeux vifs.
Photo Annik MH de Carufel

« Là où il y a une minière, il y a une dictature minière. » Ces mots, ce sont ceux de Jenny Lujan, une femme qui lutte en Argentine pour protéger son village contre l’invasion des compagnies minières. Et qui paye, chaque jour, le prix de son opposition.

Malgré la répression, les poursuites, les menaces et les coups de matraque, la femme de 48 ans a choisi de mener cette lutte pour protéger son territoire et l’approvisionnement en eau qui permet aux siens de survivre. C’est le combat de sa vie. Un récit qu’elle a partagé avec Rue Frontenac en marge d’un colloque citoyen sur l’exploitation des richesses naturelles.

« Il y a cinq ans, nous, les hommes et les femmes de tout le village, nous avons dit non à la compagnie canadienne Barrick Gold, qui voulait s’installer chez nous. Et nous continuerons à nous battre, contre Barrick Gold et toute autre compagnie qui voudra s’installer chez nous. »

Jenny Lujan n’est pas une environnementaliste. C’est une femme, une professeure, une citoyenne comme tant d’autres. Lorsqu’ils ont commencé à voir des camions débarquer dans son village de Chilecito, dans la province de La Rioja en Argentine, les professeurs et citoyens concernés se sont regroupés pour essayer de trouver de l’information sur ceux qu’ils considéraient comme des envahisseurs.

En parlant avec les habitants des villages voisins, le petit groupe de contestataires a découvert que la compagnie s’apprêtait à creuser une mine d’or à ciel ouvert et que les conséquences d’une telle exploitation représentaient « des expériences terribles ».
Les femmes au cœur du combat

La compagnie a choisi comme site d’exploitation le mont Famatina, principale source d’alimentation en eau du village.

« Ce sont principalement les femmes qui ont mené la bataille pour protéger le territoire et la population, raconte Jenny à Rue Frontenac. Nous sommes un village qui vit principalement d’agriculture, alors l’eau, c’est ce que nous avons de plus important. »

Jenny et ses amis ont décidé de bloquer le passage à la compagnie afin qu’elle ne puisse plus se rendre à la mine pour l’exploiter. « C’était le 8 mars, il y a quatre ans. Nous avons décidé de bloquer la route. Nous nous sommes assis dans la rue. Les camions se sont arrêtés à deux pouces de nos visages. »

Quatre ans plus tard, la route est toujours bloquée. Une clôture métallique a été érigée, et ce sont les citoyens qui la gardent.

Depuis, la vie de Jenny a basculé. Aujourd’hui, elle dit faire face à une sévère répression. Non pas de la part de la compagnie, dont les activités sont fortement compromises, mais de la part du gouvernement.

« C’est presque toute la population qui est contre, mais nous sommes un petit groupe de militants. Alors les autorités nous connaissent. Elles ont pris des photos de nous lors des marches de mobilisation. Nous avons été identifiés et fichés. Le gouvernement nous réprime, nous menace, nous intente des procès. »
Menaces de mort

Avec émotion, Jenny Lujan raconte que les militants n’arrivent plus à trouver du travail ou à avoir accès à des avantages sociaux comme les bourses d’études ou l’aide sociale. « Ils font pression sur nous sans arrêt. Ils écoutent nos téléphones, ils font de l’espionnage sur notre site Web. Ils nous persécutent. »

Elle dit avoir été menacée de mort à quelques reprises. Par exemple, un coup de téléphone lui ordonnant de se taire sans quoi elle allait disparaître. Les mêmes mots qui étaient utilisés pendant la dictature militaire à une autre époque…

Elle raconte aussi que son fils de 24 ans a été battu et qu’il est revenu avec « un message ». Elle-même dit avoir reçu des coups à quelques reprises et s’être fait traîner au commissariat de police sans raison apparente.

Il y a six chefs d’accusation qui pèsent contre elle, pour injure, diffamation, obstruction et désordre sur la voie publique.

La situation est la même du côté chilien, où la compagnie Barrick Gold exploite la mine de Pascua-Lama, dans la cordillère des Andes, à la jonction des deux pays. Selon le responsable des communications de l’Observatoire latino-américain sur les conflits environnementaux, Javier Karmy, le climat social est particulièrement difficile pour les opposants.

« La liberté d’expression n’existe plus, raconte le journaliste chilien. Nous avons coupé la route rurale qui mène à la mine pendant cinq jours et la police a exercé une répression avec une violence exagérée. La présence policière était très forte. Nous n’avions pas vu cela depuis la dictature chilienne. »
Une lutte qui donne de l’espoir

Lorsque Jenny Lujan raconte son combat, on peut voir la colère et le terrible sentiment d’injustice qui éclairent ses yeux vifs. L’émotion est palpable, mais sa voix demeure celle d’une battante, qui refuse de se laisser abattre.

« D’un côté, toute cette intimidation nous permet de constater l’étendue de notre impuissance. Mais d’un autre côté, ça nous rend plus forts. Nous nous devons, comme citoyens, de nous unir, de nous lier aux autres afin de poursuivre la défense de notre territoire. Ce n’est pas facile, mais ça en vaut la peine. »

Pour parler de l’avenir, Jenny Lujan évoque le passé. « Le futur sera difficile pour nous, puisque les pays développés viennent prendre toutes nos ressources. C’est comme il y a 500 ans. Nous assistons à un processus de recolonisation. Mais maintenant, la communauté est prête à lutter. Et nous sommes convaincus qu’ensemble, nous allons réussir. Notre lutte est difficile, mais elle donne aussi de l’espoir et de la joie. Heureusement, parce que sinon, je ne sais pas comment on pourrait continuer. »