Juin 15

Colombie – Abelardo de la Espriella et la menace d’une Colombie subordonnée

Article original publié dans Resumen Latinoamericano, 10 juin 2026.

De la Espriella propose de construire des méga-prisons, de réduire l’État de 40 %, une poigne de fer contre la criminalité, de permettre le port d’armes et d’être totalement aligné avec la politique de sécurité des États-Unis.

Abelardo de la Espriella se présente à la Colombie comme un patriote absolu. Il porte les symboles nationaux, invoque la patrie, parle d’ordre, promet la sécurité et se proclame défenseur de la nation. Cependant, derrière cette mise en scène se cache une question politique inévitable : quel type de patriotisme un candidat a-t-il dont la carrière, les alliances, le soutien international, les relations professionnelles et les propositions gouvernementales semblent beaucoup plus liés à l’ancien bloc oligarchique, paramilitaire, corporatif et pro-américain qu’à une véritable souveraineté populaire colombienne ?

Le problème n’est pas seulement légal. La double nationalité, en soi, n’empêche pas l’aspiration à la présidence de la Colombie. Le problème est politique, éthique et géopolitique. De la Espriella n’est pas simplement un Colombien ayant des liens internationaux. C’est un candidat qui a célébré le soutien de Donald Trump, qui se présente comme un allié naturel des États-Unis, qui revendique des modèles de sécurité extrême et qui projette une Colombie subordonnée à l’axe Washington-Tel Aviv au nom de la « lutte contre le crime ».

Le patriotisme qu’il invoque mérite donc d’être examiné. Parce qu’il ne suffit pas de s’envelopper dans le drapeau national. Un candidat qui aspire à diriger l’État doit clairement expliquer quels intérêts il défend, quels pouvoirs l’entourent, de quels réseaux il vient et à qui il se sent politiquement obligé.

I. Nationalisme à l’exportation : patrie dans le discours, Washington à l’horizon

Le soutien public de Donald Trump à Abelardo de la Espriella n’est pas un détail mineur. Au milieu du second tour présidentiel, le président américain a utilisé Truth Social pour renforcer sa figure, le décrivant comme un leader fort, intelligent et déterminé. Il l’a présenté comme un garant du commerce, un combattant contre le trafic de drogue et un acteur clé du « rétablissement de l’ordre ». Cette intervention ne peut pas être lue comme une simple opinion étrangère. C’est un signal politique dans une région historiquement traversée par l’ingérence américaine. C’est la mise en œuvre de ce que l’occupant de la Maison-Blanche a appelé la « doctrine Donroe ».

Iván Cepeda a dénoncé ce soutien comme interventionniste. Et à juste titre. La Colombie n’est pas un protectorat. Aucune puissance étrangère n’a le droit d’intervenir, de suggérer, de guider ou de conditionner le vote d’un peuple souverain.

Ce qui est inquiétant, c’est que De la Espriella n’a pas rejeté ce soutien. Au contraire, il célébrait. C’est là que se révèle la contradiction centrale de sa campagne : il se présente comme un nationaliste, mais accepte sans malaise l’adhésion politique du président au pouvoir qui, pendant des décennies, a conditionné la politique antidrogue, militaire et sécuritaire de la Colombie. Il convient également de noter qu’il a publiquement déclaré qu’« il ne va pas sacrifier sa famille pour un pays (la Colombie) d’ingrats, de déloyaux et de kaffirs » et que l’un des plats nationaux colombiens (ajiaco) est un ragoût pour prisonniers pour lequel le peuple colombien manque de classe.

Cette contradiction est encore plus profonde si l’on prend en compte que De la Espriella a acquis la citoyenneté américaine en 2023, après avoir vécu et travaillé pendant des années dans ce pays. La question n’est pas de savoir si cela le disqualifie légalement. La question est de savoir si un candidat qui se présente comme un défenseur absolu de la patrie peut rester silencieux face aux questions essentielles : renoncerait-il à cette citoyenneté s’il devenait président ? Où paie-t-il ses impôts ? Où se trouve sa fortune ? Quels engagements financiers, politiques ou personnels a-t-il en dehors de la Colombie ? Gardons à l’esprit que toute personne qui prête serment en tant que citoyen américain doit prêter allégeance aux États-Unis d’Amérique au-dessus de toute nationalité qui pourrait être à part.

Une démocratie mature a le droit de poser ces questions. Et un candidat à la présidence a le devoir d’y répondre. Jusqu’à présent, il les a évités.

II. Le « poing de fer » en tant que programme : sécurité sans droits de l’homme

La candidature de De la Espriella repose sur une promesse : rétablir l’ordre par la force, la punition et l’autorité. Son discours propose une solution simple à une crise complexe. Face à des décennies de conflits armés, d’inégalités, de trafic de drogue, d’abandon territorial et de violence politique, il propose une solution punitive : plus de militarisation, plus de prisons, plus de confrontations, moins de négociations.

Dans ses déclarations publiques, De la Espriella a utilisé des formules d’une gravité politique extrême, comme celle selon laquelle « un bandit qui ne se soumet pas sera tué ». Cette phrase n’est pas une anecdote de campagne. C’est une conception de l’État : elle transforme la sécurité publique en une promesse d’anéantissement physique, comme ce fut le cas dans les gouvernements d’Álvaro Uribe Vélez, Juan Manuel Santos et Iván Duque, lorsque l’exécution de civils innocents (faux positifs) – souvent issus des secteurs les plus vulnérables – par l’Armée nationale a été utilisée pour convaincre la population que la guerre était la voie vers la paix et ainsi soutenir les intérêts de guerre des États-Unis en Colombie.

Un tel langage est incompatible avec une démocratie constitutionnelle. La Colombie connaît trop bien les conséquences de cette doctrine : faux positifs, paramilitarisme, exécutions extrajudiciaires, déplacements forcés, stigmatisation des leaders sociaux et défenseurs des droits humains ainsi que criminalisation de l’opposition.

La sécurité est une obligation légitime de l’État. Mais sans droits humains ni droits économiques, sociaux et culturels, cela cesse d’être une sécurité et devient autoritarisme. Une démocratie ne lutte pas contre le crime en reproduisant la logique d’une guerre interne permanente. Elle le fait avec justice, intelligence, présence de l’État, investissements sociaux, réformes rurales, éducation, emploi et le véritable démantèlement des structures économiques qui alimentent la violence, dont beaucoup sont représentées par De la Espriella dans sa pratique professionnelle. Un État de droit ne s’attaque pas à l’injustice en glorifiant la cruauté ou en promouvant des pratiques telles que la fracturation hydraulique, dont les conséquences environnementales sont particulièrement graves pour un pays doté d’une biodiversité exceptionnelle.

III. De la Espriella et le sombre passé du pouvoir armé en Colombie

La visibilité publique de De la Espriella ne peut être dissociée de sa carrière professionnelle. Divers médias ont rappelé qu’il était avocat pour des personnes impliquées dans des affaires à très fort impact national : David Murcia Guzmán, fondateur de DMG et escroc de plus de 350 000 personnes ; d’anciens membres du Congrès condamnés pour activités parapolitiques ; des paramilitaires condamnés pour crimes contre l’humanité, les Nule (protagonistes du « Carrousel de la Contractation », considéré comme le plus grand scandale de corruption de l’histoire récente de Bogotá et de la Colombie) et Jorge Pretelt, ancien magistrat condamné pour corruption.

Il est vrai que chaque avocat a le droit de défendre des clients impopulaires. La défense technique est une garantie de l’État de droit. Mais lorsqu’un candidat à la présidence construit son image publique sur la promesse de nettoyer le pays de la corruption, du trafic de drogue et du crime organisé, sa carrière professionnelle cesse d’être une affaire privée. Cela devient une question de contrôle démocratique.

La Silla Vacía a documenté la liste des anciens clients de De la Espriella et a souligné qu’il a défendu des personnalités condamnées ou enquêtées dans des scandales de parapolitique, de corruption, de blanchiment d’argent et de fraude. Le journaliste Gonzalo Guillén, pour sa part, a dénoncé en 2012 la fraude transnationale visant à empêcher une extradition en Colombie via de fausses signatures des autorités équatoriennes. Le juge de ce pays condamna les complices locaux et l’avocat Fabián Terán, mais ne donna pas de peine directe contre Abelardo de la Espriella en raison des limitations de la juridiction territoriale. En ce sens, la Cour suprême de Colombie a ordonné une enquête sur De la Espriella pour fraude procédurale, mais le bureau du procureur colombien n’a pas agi contre le candidat à la présidence Abelardo de la Espriella en raison d’un réseau présumé de corruption interne, d’omission institutionnelle et de protection politique. Selon Guillén, l’action pénale est toujours en vigueur car les crimes commis à l’étranger prolongent le délai de prescription.

Ce n’est pas un détail mineur. Le candidat qui promet aujourd’hui une « main ferme » contre le crime a construit une partie de son prestige professionnel en représentant des personnages situés au cœur des réseaux de pouvoir économique, politique et judiciaire les plus contestés du pays. Cette contradiction ne se résout pas par le spectacle, les casquettes, les maillots de l’équipe nationale ou la rhétorique patriotique. Cela se résout avec transparence.

IV. Le problème de la transparence patrimoniale

Le récit de De la Espriella repose sur une image d’indépendance que les médias corporatifs l’aident à vendre : l’homme d’affaires supposément prospère qui ne dépendrait ni de la machinerie ni des intérêts cachés. Cependant, plusieurs enquêtes ont remis en question la fondabilité de cette histoire.

La Silla Vacía a suivi l’univers commercial du candidat et a trouvé un réseau d’entreprises, de partenaires, de résultats immobiliers et financiers qui nous obligent à examiner attentivement l’idée d’une fortune transparente et incontestable. Il a également souligné qu’en Colombie, plusieurs de ses entreprises enregistraient des pertes, malgré le poids médiatique de sa marque personnelle.

La question est simple : si De la Espriella aspire à administrer l’État colombien, à diriger la politique économique, à intervenir dans les relations entre banques, entreprises et citoyens et à décider des impôts, de la sécurité et des contrats publics, il doit dire au pays avec une clarté absolue ce qu’il possède, où il paie les impôts, quelles dettes il a, quelles garanties il a offertes et quels intérêts pourraient entourer son gouvernement.

Il s’agit d’exiger une transparence démocratique. L’opacité des actifs d’un candidat d’extrême droite qui promet de gouverner d’une main de fer n’est pas anodine : elle constitue un risque institutionnel, surtout lorsqu’il propose de réduire le salaire minimum, de fermer des ministères comme le ministère de l’Égalité et d’augmenter l’âge de la retraite pour maintenir les personnes âgées comme main-d’œuvre « productive », comme le soutient sa formule de vice-président.

V. La violence symbolique comme méthode politique

La campagne de De la Espriella a normalisé une esthétique de confrontation extrême. Iván Cepeda a dénoncé la violence politique pour l’utilisation de publicités dans lesquelles De la Espriella apparaît en pressant le cou de son adversaire avec son genou. Cette image, au-delà de l’intention de propagande, reproduit une logique d’humiliation physique de l’adversaire.

Avec l’histoire de la Colombie, où la violence politique a coûté des milliers de vies, ce type de symbole ne peut être relativisé. L’extrême droite commence souvent par dégrader le langage démocratique. Puis il transforme l’adversaire en ennemi. Puis transformez l’ennemi en menace. Enfin, il justifie son élimination symbolique, légale ou physique.

C’est la pédagogie du fascisme : fabriquer la peur, construire des ennemis internes, militariser la politique et présenter la violence comme une purification nationale.

De la Espriella incarne non seulement une droite conservatrice, mais aussi une droite du spectacle, de la punition, du ressentiment et de l’autorité. Sa campagne ne demande pas la délibération, mais l’obéissance. Il ne propose pas une réconciliation nationale, mais une victoire totale sur ceux qu’il définit comme ennemis et présente comme références Javier Milei, qui a appauvri l’Argentine comme jamais auparavant dans l’histoire du pays, Nayib Bukele, reconnu comme l’un des dirigeants qui respectent le moins les droits de l’homme en Amérique centrale, Donald Trump – pour qui il a voté lors des dernières élections présidentielles aux États-Unis – et Benjamin Netanyahu, pointé du doigt par de larges secteurs de la communauté internationale et par des instances judiciaires internationales comme un criminel de guerre et génocidaire.

VI. Israël, les États-Unis et l’importation des doctrines de guerre

De la Espriella a proposé la recomposition des relations avec Israël et a défendu des modèles de sécurité alignés sur la doctrine de Washington et de Tel Aviv. Plusieurs médias ont souligné que son programme imite Bukele, Milei et Trump comme mentionné plus haut et le présente comme une menace d’un retour au pire du passé colombien : le paramilitarisme, la montée du trafic de drogue, la militarisation et l’extrême-droite.

L’admiration pour ces modèles n’est pas un hasard. Elle fait partie d’une vague continentale : des conservateurs qui se présentent comme des étrangers, mais qui en réalité expriment des intérêts commerciaux, le fondamentalisme du marché, le punitivisme pénal, l’anticommunisme, des alliances avec Washington et le mépris des organisations internationales de défense des droits humains.

Lorsqu’un candidat propose de retirer la Colombie des espaces multilatéraux ou d’affaiblir le système interaméricain des droits de l’homme, il ne défend pas la souveraineté. Il affaiblit les mécanismes qui protègent les victimes des abus de l’État, plaçant la Colombie dans un contexte géopolitique de plus en plus préoccupant dans la région et dans le monde.

Il est important que la Colombie ne se subordonne pas à Washington ou Tel Aviv, ni à Bruxelles ni aux entreprises qui, aujourd’hui en crise, répandent leur désespoir violent partout. Elle doit avoir une politique étrangère indépendante, latino-américaine et multipolaire, engagée dans le droit international. La sécurité nationale ne peut pas devenir une excuse pour importer des doctrines d’occupation, de surveillance, de répression et de guerre permanente.

VII. Le candidat de l’extrême-droite continentale

De la Espriella n’est pas un phénomène isolé. Il fait partie d’une famille politique latino-américaine qui inclut le fascisme corrompu et la droite punitive qui deviennent alimentés par la peur sociale, la crise économique et la méfiance institutionnelle.

Leur discours est trop proche du scénario continental de l’extrême droite : réduire l’État social, exalter la propriété privée comme dogme absolu, attaquer le féminisme, rejeter les droits sexuels et reproductifs, criminaliser la protestation, promettre la prison et les balles, mépriser la négociation politique, glorifier la force et transformer la démocratie en guerre morale.

Ce n’est pas un hasard si sa candidature reçoit la sympathie de l’univers républicain américain. La Colombie est stratégique pour Washington et pour sa confrontation à long terme avec la Russie et la Chine : frontière avec le Venezuela, accès aux Caraïbes et au Pacifique, plateforme amazonienne, partenaire militaire historique où elle dispose de 9 bases militaires et un élément clé de la politique antidrogue. Un gouvernement De la Espriella ramènerait la Colombie au rôle de pionnier régional de la politique impériale américaine actuelle, gouvernée par des entreprises et des secteurs du fascisme qui suscitent des inquiétudes. Cela conduirait le pays à se redéfinir à moyen et long terme vers un conflit géopolitique qui oppose aujourd’hui le néocolonialisme nazi à la multipolarité et à la justice si longtemps exigées par le Sud global.

VIII. La contradiction finale : Patrie pour le Discours, Privilège pour la Vie

Le problème de De la Espriella n’est pas le fait d’avoir des passeports étrangers. Le problème est de construire une campagne nationaliste tandis que sa trajectoire exprime le privilège transnational, l’opacité patrimoniale, des liens avec des élites discutables, une proximité avec la droite américaine et une politique de sécurité qui menace de ramener la Colombie à la logique de l’ennemi intérieur.

Le véritable patriotisme ne se mesure pas au volume de la voix ni au nombre de symboles patriotiques dans une campagne. Elle se mesure à l’engagement envers les vrais habitants : ouvriers, paysans, étudiants, peuples autochtones, communautés afro-descendantes, femmes, victimes du conflit, jeunes et familles précaires expulsées par la violence et les inégalités.

La Colombie n’a pas besoin d’un président qui promet de la sauver par l’autoritarisme. Elle a besoin d’un État qui garantit la vie, la paix, la justice sociale, la souveraineté économique et la dignité.

Avant de céder le pouvoir à De la Espriella, la Colombie a le droit d’exiger des réponses claires :

Renoncera-t-il à sa citoyenneté américaine s’il devenait président ?

À quel pays prêtera-t-il allégeance : à la Colombie ou aux États-Unis d’Amérique ?

Où paiera-t-il ses impôts ?

Quels intérêts économiques entourent sa candidature ?

Quelle relation réelle a-t-il avec le trumpisme ?

Quelles garanties offre-t-il de ne pas transformer la sécurité en violence d’État ?

Quelle explication politique donne-t-il sur sa carrière en défendant des figures liées à la parapolitique, à la corruption, au blanchiment d’argent, aux crimes de guerre et aux grands scandales nationaux ?

Accepte-t-il un examen public complet de ses actifs, de ses entreprises, de ses partenaires et de son financement ?

La démocratie n’exige pas de candidats parfaits. Elle exige des candidats transparents et, lorsqu’un candidat à la présidence s’enveloppe dans le drapeau pour demander le pouvoir absolu, le peuple a le droit de lui demander à quel drapeau il obéit en premier.

Source: https://www.resumenlatinoamericano.org/2026/06/10/colombia-abelardo-de-la-espriella-y-la-amenaza-de-una-colombia-subordinada/

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