Mai 25

Le paramilitarisme en Colombie et les élections présidentielles

Article original rédigé par Jorge Freytter-Florián dans Resumen Latinoamericano, attribué à Rebelión.

L’analyse du mercenariat corporatif par la sociologue colombienne Vilma Liliana Franco nous permet de comprendre que le paramilitarisme en Colombie n’était pas seulement une expression armée illégale, mais une stratégie de domination articulée entre les secteurs économiques, les élites politiques, les réseaux criminels et les dispositifs de contre-insurrection. Selon cette logique, le paramilitarisme ne disparaît pas : il mute, s’adapte et se reconfigure selon des conjonctures historiques, passant de formes ouvertement militaires à des expressions politico-électorales, médiatiques, juridiques et économiques.

Comme l’a averti l’anthropologue et exilé politique Alberto Pinzón Sánchez en 2016, le paramilitarisme constitue « un obstacle majeur à la paix en Colombie », précisément parce que sa structure dépasse ce qui est strictement armé et pénètre les institutions, les universités, les gouvernements municipaux, les territoires et les formes de représentation politique. Il ne s’agit pas seulement de groupes illégaux, mais d’une rationalité de contre-insurrection orientée vers le contrôle social, territorial et idéologique, fonctionnelle à des projets d’accumulation économique et de discipline politique.

Les réflexions développées dans l’article du magazine Raya, “Les vérités en suspens de Mancuso”, montrent comment l’échec de la Loi sur la justice et la paix et les limites du processus avec les groupes paramilitaires ont produit une architecture de l’impunité qui n’a pas démantelé les bases économiques, sociales et politiques du phénomène para-étatique. Comme l’a souligné le professeur Andrew Thompson, le processus avec les Autodefensas Unidas de Colombia (AUC) a principalement signifié une démobilisation partielle, sans affecter les structures profondes qui soutiennent ce phénomène dans l’histoire politique colombienne, permettant ainsi la continuité de nouvelles générations et d’héritiers politiques du même projet.

En Colombie, le problème n’a jamais été purement militaire. Le paramilitarisme a réussi à se consolider comme une forme de gouvernance parallèle et de contrôle territorial au service des secteurs économiques, des politiciens, des trafiquants de drogue et des acteurs soucieux de préserver certains ordres économiques et sociaux. Réduire son analyse au désarmement des hommes armés s’avère insuffisant, car les réseaux financiers, juridiques, médiatiques et électoraux continuent de fonctionner sous de nouvelles formes de légitimation.

Dans le scénario électoral colombien actuel, on peut identifier des récits et des projets politiques qui expriment cette reconfiguration, ce qu’on pourrait appeler paramilitarisme 2.0 : une mutation du phénomène qui n’opère plus exclusivement avec des fusils, mais aussi à travers des récits de sécurité, de capture institutionnelle, de campagnes de peur, du “lawfare”, de réseaux économiques et du pouvoir électoral régional.

Dans ce cadre, émergent des secteurs liés aux traditions du narcotrafic, du commerce et de la privatisation du pouvoir, où la sécurité est conçue comme l’entreprise, le contrôle territorial et l’accumulation économique. On trouve aussi des héritiers courants du pacte de Santa Fe de Ralito et du projet politique de parapolitique, aujourd’hui recyclés sous de nouveaux langages électoraux et médiatiques.

La candidature d’Abelardo de la Espriella représente des secteurs qui prétendent à des agendas autoritaires et punitivistes, articulés par des discours autoritaires, la sécuritarisation de la vie publique et des alignements régionaux de confrontation. Sa proposition de rompre les relations diplomatiques avec Cuba et le Venezuela, ainsi que sa référence au modèle carcéral promu par Nayib Bukele au Salvador, révèlent une vision centrée sur la punition, l’ordre et la militarisation comme réponses prioritaires à la crise nationale.

Pour sa part, la candidate du Centre démocrate, Paloma Valencia, soutenue par l’ancien président Álvaro Uribe Vélez, incarne la continuité d’une tradition politique ultraconservatrice historiquement associée à des noms de famille influents du pouvoir colombien. Petite-fille de l’ancien président Guillermo León Valencia et arrière-petite-fille du dirigeant conservateur Álvaro Gómez Hurtado, sa carrière politique est inscrite dans une généalogie idéologique liée aux doctrines de la sécurité nationale, de la défense de l’ordre traditionnel et de la construction de l’ennemi intérieur comme axe de l’organisation politique.

Les deux candidatures, bien que sous des formats institutionnels et médiatiques sophistiqués, reproduisent les éléments centraux du projet de contre-insurrection : criminalisation des mouvements sociaux, délégitimation des processus de paix, exaltation de la militarisation et défense des privilèges historiques des élites politiques et économiques.

À ces dynamiques s’ajoutent des secteurs religieux ultraconservateurs, y compris des alliances avec des églises évangéliques et des figures religieuses influentes sur le plan politique, qui cherchent à légitimer des agendas autoritaires, exclusifs et restrictifs en matière de droits.

Face à ce panorama, l’ensemble du Mouvement social et populaire et du Pacte historique proposent une voie politique visant à approfondir la démocratie, renforcer la vérité, la justice sociale et les garanties de paix. Ces paris s’expriment dans des références politiques telles que la candidature d’Iván Cepeda et d’Aída Quilcué, qui proposent de renforcer les transformations institutionnelles, d’élargir les droits et d’ouvrir des débats structurels sur une nouvelle architecture démocratique, la souveraineté de la Colombie, y compris la possibilité de promouvoir un processus constituant large, participatif et démocratique qui permette de progresser vers une Assemblée nationale constituante capable de répondre aux dettes historiques du pays, des questions de paix, d’inclusion sociale et de réforme institutionnelle.

Le défi reste de démanteler le paramilitarisme, mais aussi les architectures politiques, économiques et culturelles qui ont rendu ce phénomène possible, et qui cherchent aujourd’hui à se réinventer dans une tonalité électorale. L’histoire récente de la Colombie nous rappelle qu’une grande partie de la violence du passé continue d’être projetée sur le présent. Pour cette raison, le conflit électoral n’est pas seulement une compétition entre noms ou partis, mais une confrontation entre souvenirs, modèles de société et projets politiques du pays.

Traduit par Émile Bureau et Romane Norgeot-Neuhut.

Source : https://www.resumenlatinoamericano.org/2026/05/21/colombia-paramilitarismo-colombiano-y-elecciones-presidenciales-en-colombia/

Infolettre