Cuba fait aujourd’hui face à une offensive contre-révolutionnaire ouverte. Défendre Cuba n’est pas un choix moral, mais une obligation politique pour la gauche.
La situation à Cuba s’est qualitativement aggravée après l’attaque du 3 janvier dernier contre le Venezuela et l’enlèvement consécutif du président Nicolás Maduro et de la députée Cilia Flores. L’interruption des livraisons de pétrole vénézuélien à Cuba a été en partie compensée par le Mexique, mais la décision et la capacité de ce pays à continuer d’envoyer du pétrole à Cuba sont aujourd’hui menacées. Trump parie qu’en resserrant l’étau économique sur l’île, il pourra attiser les flammes du malaise social et a déjà prédit l’effondrement imminent du gouvernement cubain. La presse américaine a diffusé des déclarations officieuses de responsables de l’administration de Washington selon lesquelles il existerait un plan visant à renverser le gouvernement cubain au plus tard à la fin de 2026. Dans ses provocations, Trump est allé jusqu’à déclarer que Marco Rubio, actuel secrétaire d’État issu d’une famille de « gusanos » (traîtres) d’origine cubaine, pourrait être un bon candidat à la présidence de Cuba.
Cette avalanche dramatique pose un défi stratégique à la gauche mondiale, en particulier à celle d’Amérique latine. La défense de Cuba face à l’impérialisme est une question de principe. Le projet de renversement du gouvernement cubain est de nature contre-révolutionnaire. La chute de ce gouvernement serait une défaite historique dont l’impact ne pourrait être comparé qu’à l’effondrement de l’URSS en 1991. La restauration du capitalisme à Cuba serait impitoyable et le pays redeviendrait une semi-colonie, ou pire, un protectorat américain, similaire à celui qui existe à Porto Rico, ce qui serait une issue dévastatrice pour toute l’Amérique latine.
La situation interne de Cuba est très difficile, malheureusement de plus en plus similaire à celle des années 90, période dite « spéciale » qui a suivi l’effondrement de l’URSS. Des coupures d’électricité de plusieurs heures par jour pénalisent la population de l’île et même les grandes villes ne sont pas épargnées par ce fléau. Les pénuries sont généralisées, tant pour les denrées alimentaires que pour les médicaments. La majorité de la population vit dans des conditions matérielles difficiles. En 2024, Cuba a demandé l’aide du Programme alimentaire mondial des Nations unies, compte tenu de son incapacité à satisfaire par ses propres moyens les besoins nutritionnels urgents des enfants.
Selon les estimations, la pandémie de Covid-19 a entraîné une contraction de plus de 10 % du PIB cubain. La crise sanitaire a réduit le tourisme à presque rien et aggravé la pénurie de devises fortes – dollars et euros – essentielles pour financer les importations et contrôler l’inflation. Depuis 2020, près d’un million de Cubains ont quitté l’île dans leur lutte pour la survie. Pourquoi cette terrible vulnérabilité ? Parce que Cuba reste dramatiquement assiégée par le blocus de Washington, qui s’est intensifié avec les nouvelles sanctions imposées par Trump dès son premier mandat (et que Biden a laissées intactes).
Située à seulement 150 km au sud de la Floride (États-Unis), Cuba a été le théâtre, en 1959, du triomphe de la première révolution socialiste en Amérique et, en tant qu’État indépendant, elle a réussi à résister jusqu’à aujourd’hui à toutes les attaques. L’impérialisme yankee considère comme inacceptable que cette Cuba continue d’exister. La bourgeoisie cubaine aux États-Unis est aujourd’hui beaucoup plus forte qu’au moment où elle a fui l’île pour se réfugier dans ce pays, où elle a rejoint la classe dominante yankee, la plus puissante du monde.
Contrairement aux capitalistes chinois de la diaspora, elle a refusé toute négociation avec le gouvernement cubain et a maintenu une position de soutien irréconciliable au blocus contre Cuba. Ayant écarté une stratégie militaire qui conduirait à une guerre civile, Washington mise sur une asphyxie économique cruelle et implacable pour provoquer une crise sociale et une (improbable) subversion interne sur l’île.
L’isolement de Cuba, aggravé par l’évolution défavorable du rapport de forces politiques dans le système mondial face à l’offensive de Trump visant à préserver la suprématie des États-Unis, est à l’origine de la situation actuelle. Cuba n’est pas la preuve que le socialisme est irréalisable, bien au contraire. Pendant des décennies, Cuba a enthousiasmé le monde entier par ses exploits sociaux extraordinaires, dont les résultats en matière d’éducation, de santé publique et de recherche médicale étaient bien supérieurs à ceux de pays disposant de ressources naturelles beaucoup plus importantes et d’un niveau de développement matériel et technologique supérieur. Les réalisations scientifiques de Cuba ont récemment englobé le développement autonome, en un temps record, de vaccins contre le coronavirus. La propriété sociale et la planification économique ont démontré leur supériorité par rapport aux régimes de propriété et aux systèmes de gestion des États capitalistes à un stade similaire de développement économique et social.
Il n’est pas pertinent de comparer Cuba à l’Espagne, mais plutôt à ses pays voisins d’Amérique centrale ou des Caraïbes. D’une manière générale, tant que l’URSS existait, le développement social de Cuba était une véritable réussite. Pour ne citer que quelques exemples, en 2022 encore, selon les données du Programme des Nations unies pour le développement, Cuba affichait un indice de développement humain de 0,762, ce qui la plaçait dans le groupe des pays à « haut développement humain », avec une espérance de vie de 77,63 ans et un taux de mortalité infantile qui, jusqu’à cette même année, avait été pendant des décennies inférieur à celui des États-Unis : environ 4,08 à 5 décès pour 1 000 naissances vivantes à Cuba, contre environ 5,4 à 5,9 pour 1 000 naissances vivantes aux États-Unis.
D’autre part, le processus de transition post-capitaliste à Cuba a été interrompu par de nombreux facteurs. Malgré cela, les nouvelles classes sociales aisées qui se sont constituées sur l’île grâce aux opportunités commerciales favorisées par le gouvernement lui-même afin d’augmenter la capacité de production et d’attirer les investissements étrangers, restent en dehors du pouvoir. Il faut toutefois reconnaître qu’après tant d’années de sacrifices dévastateurs à Cuba, une fracture générationnelle difficile à combler s’est produite.
La stratégie de Trump vise à provoquer une subversion politique et sociale à Cuba en étranglant l’économie du pays. Le malaise social sur l’île s’est accru à mesure que la vie devenait de plus en plus difficile. Cependant, les raisons qui peuvent pousser les gens à descendre dans la rue pour manifester – même si elles sont légitimes et compréhensibles, comme lors des manifestations du 11 juillet 2021 – ne suffisent pas à qualifier toute mobilisation de progressiste.
Être de gauche ne nous oblige pas à soutenir n’importe quelle mobilisation contre le gouvernement. Dans la tradition marxiste, quatre critères permettent de se forger une opinion sur la nature d’une protestation sociale : 1) quelles sont les revendications ou le programme ; 2) quel est le sujet social ; 3) qui joue le rôle de sujet politique ; et 4) quels sont les résultats probables. Il ne suffit pas que les revendications soient justes. Le fait que le sujet social soit issu du peuple est un facteur important, mais cela ne suffit pas non plus. Si la direction est réactionnaire, il serait imprudent d’ignorer l’issue la plus probable.
Une analyse objective s’impose afin de ne pas tomber dans le piège qui consiste à dévaloriser le rôle de ceux qui dirigent la mobilisation et à négliger l’issue recherchée par cette direction. La lutte pour le pouvoir est au cœur de la lutte des classes. Une déstabilisation du gouvernement cubain visant à favoriser la remise du pays à la bourgeoisie de Miami serait une tragédie historique.
À Cuba, le choix n’est pas entre dictature et démocratie, mais – comme au Venezuela et en Iran – entre indépendance et recolonisation. Défendre Cuba face aux pressions impérialistes ne signifie pas s’aligner sans condition sur toutes les actions ou mesures du gouvernement de La Havane. Au contraire, toute attitude solidaire et internationaliste honnête doit être une attitude de soutien critique, tant sur le plan stratégique que tactique. Cela signifie que ceux qui défendent la Révolution doivent être en mesure d’exercer leurs droits démocratiques à la liberté d’expression face aux pressions bureaucratiques.
Malgré tout, la survie de Cuba est une preuve impressionnante des acquis de la Révolution. La plupart des États qui ont conquis leur indépendance politique dans la vague de révolutions anti-impérialistes qui a suivi la victoire des révolutions chinoise et cubaine n’ont pas été capables de préserver leurs acquis révolutionnaires : l’Algérie et l’Égypte sont des exemples de cette régression historique après 1991. Dans ce contexte, la responsabilité du Brésil – et, à une autre échelle, celle de la Chine – dans la solidarité avec Cuba est incontournable. Cuba est en danger. Il faut la sauver.
Source: https://www.resumenlatinoamericano.org/2026/02/10/cuba-cuba-esta-en-peligro/