Article original rédigé par Miriam Sanz Jiménez
Les accords signés par Equinox Gold et l’ejido n’ont pas été renouvelés en mars 2025. La communauté réclame une meilleure rémunération, la dépollution du site et la protection de sa santé. L’entreprise affirme que son offre est supérieure à la moyenne du secteur.
Les pleurs insistants de Lola tirent ses grands-parents, Juan et Martina*, de leur sommeil, et ils se précipitent à ses côtés dès l’aube. Malgré l’obscurité persistante dans la maison, renforcée par des portes et fenêtres blindées, la fillette réclame déjà à manger. Comme chaque mois, une fois le petit-déjeuner préparé et Lola apaisée, ses grands-parents bouclent leurs valises et prennent la route vers Mexico, où ils passeront quelques jours. Là-bas, le sang de Lola est traité à l’hôpital pour enfants, car elle est née avec une concentration anormalement élevée de métaux lourds. Sans ce traitement mensuel, aussi coûteux qu’indispensable, elle ne pourrait pas survivre. Son état de santé reflète les effets de l’environnement minier dans lequel elle vit, même si elle a eu la chance de naître sans atteinte à ses organes. À Carrizalillo, en effet, de nombreux enfants viennent au monde avec de graves malformations lorsqu’ils naissent, comme l’absence de poumons, des reins défaillants ou des troubles cognitifs.
Il y a une vingtaine d’années, le géant de l’extraction aurifère Goldcorp, aujourd’hui disparu, s’est installé à Carrizalillo, dans l’État de Guerrero, au Mexique, avec l’appui des autorités locales. Son implantation a entraîné une forte dégradation des conditions de vie, marquée par la pollution et la propagation de maladies : selon une étude publiée en 2012 par le professeur Jesús Castillo Aguirre, de l’Université autonome de Guerrero, plus de 80 % des familles souffraient de problèmes cutanés, parfois graves. Face à cette insécurité, une résistance déterminée s’est organisée. À Carrizalillo, cette lutte n’est pas motivée par la recherche de profit, mais par la volonté d’améliorer, ne serait-ce qu’un peu, les conditions de vie. Une part importante des revenus familiaux est d’ailleurs consacrée à l’achat d’eau potable les puits étant contaminés à l’arsenic ainsi qu’aux soins de santé.
Aujourd’hui, Equinox Gold, qui a repris le projet minier, entretient ce climat d’instabilité. Les habitants de Carrizalillo, regroupés en ejido (forme de propriété collective des terres), avaient conclu avec l’entreprise deux accords liés : l’un concernant l’occupation et la location des terres pour l’exploitation minière, l’autre à caractère social, incluant notamment une aide médicale et des bourses scolaires. Or, en mars dernier, lors du renouvellement de ces ententes, la compagnie a tenté d’en réduire de plus de moitié les bénéfices. Devant l’impasse, Equinox Gold a unilatéralement annoncé une suspension indéfinie de ses activités une mesure qui ne repose sur aucun fondement juridique au Mexique, plongeant ainsi la population dans l’incertitude, privée à la fois des loyers et de l’accès à ses terres.
Selon le procureur agraire national, Víctor Suárez Carrera, la communauté a fait appel au gouvernement fédéral, accusant l’entreprise d’avoir exercé une influence telle qu’elle en serait venue à « prendre le contrôle » de l’administration de la municipalité d’Eduardo Neri, dont dépend Carrizalillo, dirigée par Sara Salinas Bravo. Lors des négociations, le maire ainsi que le sous-secrétaire au Développement politique et social, Francisco Rodríguez Cisneros, auraient exercé des pressions sur les membres de l’ejido. Ce dernier a même déclaré publiquement dans la presse locale que, si la communauté refusait de céder, une vague de violence pourrait éclater. Malgré les sollicitations du journal El País, ils n’ont pas donné suite aux demandes de réaction.
Toujours selon Suárez Carrera, l’enquête ouverte après l’échec des négociations menée avec la participation de représentants du Bureau du procureur fédéral pour la protection de l’environnement (Profepa) et du ministère de l’Environnement et des Ressources naturelles (Semarnat) a mis en lumière deux décennies de dommages à la santé publique et à l’environnement. Equinox Gold devra en répondre, qu’elle décide ou non de poursuivre ses activités minières.
Les habitants s’interrogent : malgré l’accumulation de preuves et la fermeture de la mine ordonnée par la Profepa, pourquoi l’entreprise n’a-t-elle toujours pas été tenue responsable ? Miguel Ángel Mijangos apporte une réponse sans détour. Conseiller de la communauté au sein de l’ONG Procesos Integrales para la Autodeterminación de los Pueblos (PIAP) et impliqué dans le dossier de Carrizalillo depuis ses débuts, il dénonce un système défaillant : « Au Mexique, nous avons plus de lois pour protéger les écureuils que les humains. Il n’existe aucun mécanisme permettant d’attribuer aux entreprises la responsabilité des dommages sanitaires. » Selon lui, le problème tient notamment à la fragmentation des institutions, incapables d’adopter une approche cohérente dans l’évaluation des impacts, ainsi qu’à l’absence de cadre juridique solide pour protéger les populations affectées par les activités industrielles.
« Nous avons affaire à une entreprise qui pollue, viole le droit agraire, bafoue les droits humains et ne respecte pas les lois mexicaines. Notre objectif est de dialoguer et de négocier avec elle, et non de la contraindre à restituer les terres qu’elle occupe illégalement », déclare-t-il. Suárez, quant à lui, confirme que l’entreprise a suspendu ses activités le 1er avril 2025 et maintient depuis une situation « irrégulière et illégale », refusant d’accepter les conditions de reprise d’activité ou d’entreprendre les démarches de fermeture prévues par la loi.
Par ailleurs, le procureur agraire confirme les dénonciations portées depuis des mois par la communauté dans les bulletins du Réseau mexicain des personnes affectées par l’exploitation minière (REMA) ainsi que dans la presse locale de Guerrero. Il met en cause des actes de violence et de coercition attribués à Armando Fausto Ortega Gómez, vice-président senior d’Equinox Gold, et à Hugo Vergara, ancien responsable de la responsabilité sociale.
L’ejido forme de propriété foncière collective a en effet documenté une série d’agressions, de tentatives de criminalisation et de menaces. Suárez Carrera appuie ces accusations, affirmant que l’entreprise a eu recours à des pressions extralégales, allant jusqu’à associer publiquement certains membres de la communauté au crime organisé. Selon lui, la compagnie n’a jamais réellement cherché à négocier, et le rôle de Fausto et Vergara a contribué à accentuer l’instabilité dans la région.
À plusieurs reprises, l’ejido forme de propriété foncière collective a réclamé un changement de représentant ainsi que la destitution de Hugo Vergara. Celui-ci a finalement quitté ses fonctions il y a deux semaines, sans que l’entreprise n’en donne les raisons.
Le journal El País a sollicité Equinox Gold pour obtenir une entrevue, mais n’a reçu qu’une réponse écrite de Georgina Blanco, vice-présidente au développement durable. Dans ce courriel, elle affirme que l’entreprise reste confiante quant à l’issue du processus de dialogue engagé avec différentes parties prenantes depuis décembre 2025. Elle soutient également que la proposition formulée par la société serait « la plus élevée de l’histoire du secteur minier au Mexique », précisant qu’elle dépasserait de quinze fois le prix moyen payé par hectare dans l’industrie.
Cependant, l’ejido et le procureur agraire avancent une tout autre version. Selon eux, la compagnie minière n’a pas versé les paiements dus l’année précédente et a proposé, dans le cadre du nouvel accord, une réduction de 63 % une mesure jugée régressive. Le dossier n° 408/2025 du Tribunal agraire unitaire du 12e district évoque un « loyer mensuel par hectare » de 191 965 pesos mexicains, à répartir entre 121 membres de l’ejido, soit moins de deux pesos par mois et par personne. Le document qualifie ce montant de « ridicule, voire absurde » et estime qu’il contrevient aux droits fondamentaux. Cette situation contraste fortement avec les performances de l’entreprise, qui, dans son rapport trimestriel de novembre 2025, annonçait une production record de 236 382 onces.
Depuis plus d’un an, la communauté de Carrizalillo mène son quatrième sit-in pour dénoncer les violences liées à l’exploitation minière. Sa revendication est claire : faire respecter la loi. Si l’entreprise se retire, elle doit assumer ses obligations, notamment la dépollution du site, le versement d’indemnisations et la mise en œuvre d’un programme de fermeture. Pourtant, malgré les éléments en leur faveur, l’issue de cette mobilisation demeure incertaine.
Cristina*, membre de l’ejido de Carrizalillo, espère que cette affaire deviendra un précédent à l’échelle nationale, révélant les failles du cadre juridique et contribuant à mieux protéger les droits des communautés face aux entreprises. Cette perspective est d’autant plus cruciale que le secrétaire à l’Économie, Marcelo Ebrard, a annoncé en novembre dernier, lors de la Convention minière internationale, la relance de l’exploration minière à grande échelle, accompagnée de mesures visant à accélérer l’octroi de permis et à faciliter les investissements dans le secteur au Mexique.
Traduit par Yohan Leclerc
Source: https://elpais.com/mexico/2026-03-18/carrizalillo-el-pueblo-mexicano-que-se-canso-de-la-mineria.html