Comité pour les Droits Humains en Amérique Latine
Intervention de Marie-Hélène Côté
Représentante du Comité québécois de solidarité avec les femmes de Ciudad Júarez
6 décembre 2004
Face à la situation que vient de nous décrire Lucie Lortie, ce sont les mères des victimes, leurs familles et des personnes de la société civile qui ont réagi en premier : elles ont commencé à recenser les victimes, elles ont mené des recherches et elles ont dénoncé avec acharnement le féminicide, la négligence des autorités, leur mépris à leur égard et l’impunité. Il a fallu que le féminicide de Ciudad Juárez soit dénoncé aussi à l’extérieur du Mexique pour que les autorités mexicaines cessent de l’ignorer et soient forcées de prendre leurs responsabilités plus au sérieux.
En 1998, 5 ans après le début des assassinats, la Commission nationale des droits humains au Mexique a mené une première enquête sur les 81 meurtres de femmes à Ciudad Juárez. Elle a conclu, entre autres, qu’il y a eu de la négligence de la part de plusieurs paliers gouvernementaux. Les recommandations qu’elle a émises commencent tout juste à être observées par le gouvernement. Depuis 1998, 3 rapporteurs spéciaux de la Commission des droits de l’Homme de l’ONU, la rapporteuse spéciale pour les droits des femmes de la Commission interaméricaine des droits de l’homme, la directrice exécutive de l’UNIFEM et la secrétaire générale d’Amnistie internationale ont fait enquête, émis des recommandations et rédigé des rapports. Sans parler des délégations de solidarité en provenance de différents pays qui se sont rendues à Juárez pour observer la situation et démontrer leur solidarité. Les associations de familles de victimes et les groupes de la société civile sont unanimes à affirmer que l’internationalisation du drame de Juárez a contribué à assurer leur sécurité et a poussé les autorités mexicaines à agir. La solidarité internationale joue un rôle important dans ce cas et les yeux de la communauté internationale ne doivent pas se détourner de Juárez tant que se poursuivront le féminicide et l’impunité.
Le Comité québécois de solidarité avec les femmes de Ciudad Juárez a été fondé il y a deux ans par des femmes impliquées dans la solidarité internationale, le mouvement des femmes et les milieux syndical et universitaire. Après avoir pris connaissance du féminicide qui se déroule dans l’état de Chihuahua et de l’impunité dont jouissent ses auteurs, nous étions indignées, nous ne pouvions rester les bras croisés et nous souhaitions entreprendre des actions. En nous basant sur les suggestions des groupes mexicains et des mères des victimes, nous nous sommes donné pour objectifs de sensibiliser le public québécois à cette situation ; d’organiser une commission québécoise de solidarité avec les femmes de Juárez ; d’exercer des pressions sur les gouvernements canadien et mexicain ; et d’exprimer une solidarité concrète aux mères, aux proches des victimes ainsi qu’aux groupes de la société civile mexicaine.
Dès sa première année d’existence, le Comité québécois de solidarité avec les femmes de Ciudad Juárez s’est fait connaître en organisant diverses activités de sensibilisation, comme des conférences, des kiosques d’information, une vigile devant le consulat mexicain à Montréal et des projections du film Juárez : ville d’impunité. Les membres du Comité ont aussi accordé des entrevues aux médias et rédigé des articles. Puis, au cours des démarches d’organisation de la Commission québécoise de solidarité, le Comité a reçu des appuis de plusieurs individus et organisations communautaires, syndicales, religieuses, du mouvement des femmes et de la solidarité internationale. Il a également commencé à tisser des liens avec des groupes mexicains.
La Commission québécoise de solidarité avec les femmes de Ciudad Juárez a effectué un séjour dans les villes de Juárez et México entre les 5 et 15 février 2004. Elle était composée de Rita Acosta, du Mouvement contre le viol et l’inceste ; Diane Bourgeois, porte-parole du Bloc québécois en matière de condition féminine ; Gisèle Bourret, de la Fédération des femmes du Québec ; Claudette Carbonneau, présidente de la Confédération des syndicats nationaux (CSN) ; Marie-Hélène Côté, alors du Comité chrétien pour les droits humains en Amérique Latine ; Martine Forand, productrice et réalisatrice du film, Juárez : Ville d’impunité ; Marie-France Labrecque, professeure d’anthropologie et chercheuse à l’Université Laval.
Tout au long de leur séjour au Mexique, les membres de la Commission ont rencontré des représentantes et des représentants d’organismes qui luttent contre l’impunité et la violence envers les femmes et qui travaillent à défendre les doits humains et les droits des travailleuses. Les membres ont aussi recueilli des témoignages de mères de victimes, de leurs proches ainsi que de personnes dénonçant l’insécurité et le modèle développement de la ville de Juárez. Elles ont été reçues par des représentantes et des représentants de certaines autorités municipales et fédérales. Elles ont fait deux conférences de presse : une à Ciudad Juárez et l’autre à Mexico et ont accordé des entrevues à plusieurs médias mexicains. Certaines d’entre elles ont participé à la grande marche et aux activités du V-Day, le 14 février, à Ciudad Juárez.
À son retour du Mexique, la Commission a rédigé un rapport dans lequel sont résumées ses rencontres et ses observations et où elle présente des pistes d’action. Le rapport a été traduit vers l’anglais et l’espagnol et il a été diffusé au Québec ainsi qu’au Mexique. Bientôt un an après le séjour de la Commission au Mexique, les pistes d’action proposées ont été suivies et les membres de la Commission et du Comité continuent leur travail de sensibilisation et de pression politique.
La rencontre d’aujourd’hui figurait parmi les actions de pression politique proposées ; j’en profite pour vous remercier de nous accorder cet espace. De plus, nous sommes allées rencontrer les consul et vice-consul mexicains à Montréal à deux reprises, afin de leur faire part de nos préoccupations et de leur demander ce que fait le gouvernement mexicain pour que cessent le féminicide et l’impunité. Nous avons fait circuler des pétitions et des lettres destinées au président Vicente Fox et à d’autres autorités mexicaines et nous avons envoyé une lettre accompagnée du rapport de la Commission à la Commission interaméricaine des droits de l’Homme.
De même, nous avons organisé une importante activité de sensibilisation au début septembre de cette année : nous avons invité Patricia Cervantes, une mère de victime de la ville de Chihuahua, militante de l’organisation Justicia para nuestras hijas, à réaliser une tournée au Québec, dans les villes de Montréal et Québec. La tournée a commencé par un spectacle de solidarité auquel ont participé plusieurs artistes locaux et Patricia Cervantes y a livré un témoignage émouvant. Le spectacle a attiré 400 personnes qui en sont ressorties informées et très émues. Ensuite, lors de la tournée, Patricia Cervantes a rencontré plusieurs centaines de personnes de différents milieux qui ont toutes montré leur indignation face à la situation et leur empathie pour les mères des victimes. Enfin, encore cette semaine, à l’occasion du 6 décembre, nous avons tenu des kiosques d’information et recueilli des signatures pour une lettre au président Fox. Nous sommes déterminées à demeurer vigilantes et actives, en solidarité avec les femmes mexicaines, jusqu’à ce que cesse le féminicide et que ses coupables soient identifiés, jugés et punis.